samedi 20 janvier 2018

"La loi civile prime sur toute loi religieuse." Vraiment?

Le Centre Jean Gol et ses responsables voudraient, semble-t-il, faire voter une réforme constitutionnelle qui, en préambule de cette "charte", établirait la primauté de la loi civile sur la loi religieuse. On comprend l'intention, qui est bonne. On veut ici dénoncer le moyen, qui est mauvais.
Pourquoi mauvais?
Parce que ce n'est pas toujours vrai, que "la loi civile prime sur la loi religieuse". Parce que la loi civile, même votée à la majorité dans un pays démocratique, peut être contraire au bien, au bien individuel ou au bien commun, et que ce n'est pas la tâche des politiques de dire ce qu'est le bien, mais seulement de faire régner le droit et la justice - ce n'est pas (toujours) la même chose.
Je voudrais rappeler au Centre Jean Gol la tragédie grecque de Sophocle, Antigone : la petite fille, fidèle à sa conscience, s'insurge contre les lois de la cité promulguées par son oncle, parce qu'elles lui semblent contraires aux "lois non écrites" (agrapta, dit-elle en grec), plus importantes que toutes les autres, et qui fondent l'humanité même de l'homme. De celles-là, les religions - entre autres - sont les gardiennes, quelquefois il y est vrai fourvoyées, et elles ne sauraient se soumettre à ce qui ne peut rester que des règlements provisoires, dus à des majorités souvent de circonstance.
La vraie démocratie s'inquiète aussi des agrapta...

dimanche 14 janvier 2018

Trump, démocratie, démagogie

J'ai été comme beaucoup scandalisé par les propos récents et racistes du Président des Etats-Unis. Mais par delà l'indignation, et sans être du tout "politologue", il ne me semble pas que ces propos, pas plus du reste que d'autres, antérieurs et de la même veine, du même homme, ne soient  des dérapages. Ils sont, hélas, voulus, choisis, calculés. Le Président des Etats-Unis met en scène le programme... pour lequel il a été élu par une majorité de citoyens américains, et selon les règles communément admises de la démocratie dans ce grand pays. L'idée? "Les USA sont un pays riche, puissant, qui peut très bien se passer du reste du monde, qui n'est pas obligé d'accueillir chez lui la misère des autres pays, qui se fiche des traités internationaux sur le climat ou la vente des armes, qui peut imposer sa loi partout comme il veut et quand il veut, etc." Discours populiste, qui plaît - ou en tous les cas qui a plu - à une majorité de personnes. Discours partiellement vrai du reste : les USA sont riches et puissants, et c'est souvent vers eux que l'on se tourne pour demander de l'aide, plutôt que le contraire. Discours que l'on entend ailleurs, par exemple chez nous, à une échelle évidemment plus petite mais dans des formes relativement semblables : remplacez "USA" par "Flandre" et "monde" par "Belgique", et vous aurez à peu près la teneur de certains propos prononcés très près d'ici...
De ceci, nous devons, je crois, tirer une leçon au moins éthique : la démocratie ne consiste pas simplement en une addition de votes pour parvenir à une majorité de suffrages. Elle comporte nécessairement la recherche du bien commun, c'est-à-dire non seulement d'un bien national ou identitaire, mais d'un bien universel - du reste, le vrai bien est toujours universel, sinon ce n'est pas un vrai bien. Le relativisme éthique ("ce qui est bon pour moi peut ne pas l'être pour toi, et inversement") conduit le monde à sa perte.
Mardi prochain, à Hennuyères, lors d'une conférence qui m'a été demandée, je parlerai de cela : le "bien" et le "mal" existent-ils encore? Mais...  nous devons vouloir cette existence, parce que sinon la vie, en ce compris la vie publique, deviendrait mortifère!

vendredi 12 janvier 2018

Injonctions paradoxales...

Un jour, il faudra qu'on m'explique. Qu'on m'explique comment on peut, dans notre société, vivre normalement en étant chaque jour accablé d'injonctions paradoxales.
Prenons la plus actuelle : le salon de l'auto. Il vient d'ouvrir ses portes. Et la télévision, et les journaux, de nous vanter les diverses possibilités  d'acquisition du nouveau modèle qui fera frémir d'envie vos amis et vos voisins, quitte à vous endetter pour plusieurs années. Et l'on dit : quand l'automobile va, tout va! L'économie tourne! Vous connaissez la chanson... Mais en même temps, et de façon récurrente, on nous dit aussi : Surtout, ne roulez plus en voiture! Nos villes sont engorgées, la pollution n'a jamais été aussi grave! Prenez les transports en commun! Au pire, faites du co-voiturage! Etc... Vous connaissez cette autre chanson, aux accents parfaitement contradictoires avec la première.
C'est cela, une injonction paradoxale : matraquer les gens d'ordres contraires, et alors ils deviennent fous, cette folie commençant par une culpabilisation outrancière. Car enfin, dans l'hypothèse où je veuille acheter une nouvelle voiture, ce n'est pas dans l'intention de la laisser au garage, tout de même! Qu'est-ce que c'est que cette société qui me dit (qui m'intime...) : achetez une voiture, c'est bon pour l'économie, et vous ferez tourner le commerce, mais surtout ne roulez pas avec, et ainsi vous protégerez l'environnement???
Ce n'est pas la seule injonction paradoxale, nous en subissons plein d'autres : mangez sainement, mais ne mangez plus rien, par exemple, également très jolie. Mangez sainement, mais... pas de sucre, pas de sel, pas de viande, pas de poisson, pas de pain, pas de vin, pas d'alcool, pas d'eau gazeuse, pas de café, etc. Vous connaissez aussi la chanson, non? Mais, pardon, pour manger sainement... il faut d'abord manger quelque chose! (Par parenthèse, l'Eglise catholique, qu'on accuse régulièrement d'avoir été une épouvantable marâtre castratrice, donneuse de leçons, moralisatrice, empêcheuse de jouir en rond, etc., n'a jamais, vraiment jamais, édicté de pareils préceptes alimentaires, se contentant de recommander le jeûne et quelquefois l'abstinence de viande aux seuls jours du mercredi des cendres et du vendredi saint. Et encore : pour les moins de 65 ans!)
Vous trouverez vous-mêmes, j'en suis sûr, d'autres exemples amusants de ces injonctions paradoxales qui finiraient, si on ne les dénonçait pas, par nous rendre... timbrés!

La honte...

Dans la dernière livraison de l'hebdomadaire français "L'Obs" (n° 2775 du 11 au 17 janvier 2018), un long dossier sur la façon dont nos pays européens traitent la question des migrants. Plusieurs interventions remarquables, par exemple celle du Prix Nobel de littérature J.M.G. Le Clézio, dont voici quelques lignes : "On parle de budget, de limites dans le partage. Sans doute, mais où est le partage quand un pays extrêmement prospère, qui bénéficie d'une avance remarquable dans toutes les techniques, d'un climat modéré, d'une paix sociale admirable, refuse de sacrifier un peu de son pactole pour permettre à ceux qui en ont besoin de se ressourcer, de reprendre leurs forces, de préparer un avenir à leurs enfants, de panser leurs plaies, de retrouver l'espoir?" (p.24), Ou le bel entretien donné par Mgr Pontier, Président de la Conférence des évêques de France : "Le devoir d'humanité doit être plus fort que nos appréhensions." (p.29) Et malheureusement, cette double page d'un reportage signé Sara Daniel : "La Belgique, pays des rafles." (pp.34-35) Les récits de migrants du Parc Maximilien, recueillis par cette excellente journaliste, sont à frémir - à l'image du titre, qui évoque de bien mauvais souvenirs.
Honte donc, sur nos pays, sur notre pays, sur mon pays.
Il y a là vraiment quelque chose qui ne va pas, qui ne peut pas durer : c'est une mentalité qui doit changer, si nous ne voulons pas tourner le dos à une certaine idée de la dignité humaine, et aux conséquences que cela entraîne en termes à la fois politiques et sociaux. Ce 14 janvier, c'est la 104ème Journée Mondiale du migrant et du réfugié : nouvelle occasion, espérons-le, d'une prise de conscience individuelle et collective!

dimanche 31 décembre 2017

Voeux

Alors que l'année touche à sa fin, je profite de ce blog pour formuler des vœux : de bonheur, de santé, de paix pour tous.
Je souhaite que 2018 voie l'humanité se ressaisir - surtout chez nous, dans nos pays. Que les responsables des nations envisagent d'abord le bien commun à toute l'humanité, un bien qui n'est pas, faut-il encore le rappeler, une addition de biens particuliers, mais le bien d'une communauté, celle des êtres humains vivant sur une même planète.
Que dès lors les politiques économiques et sociales s'inquiètent d'abord d'une juste répartition du bien-être, dans tous les domaines : santé, travail, éducation, enseignement...  Qu'on n'oppose jamais les pauvretés venues d'ailleurs et celles d'ici : car ce sont les mêmes, et fondamentalement, elles ont les mêmes causes et ne seront réduites, précisément, que par un même souci du bien commun. Que les politiques d'accueil soient d'emblée généreuses, avant d'être restrictives, et surtout que l'on n'oublie jamais de respecter ceux qui viennent chez nous chercher refuge et réconfort, parce qu'ils ont tout perdu chez eux à cause de la guerre (guerre souvent alimentée par des armes vendues chez nous et à notre profit), de la famine, des maladies ou d'autres misères.
L'humanité est une, et ne survivra que si elle demeure solidaire, collectivement soucieuse aussi de la terre qui la porte et la nourrit.
Dans la longue prière que je me propose de formuler ce soir, il y aura d'abord ces vœux pour l'année à venir. Mais aussi une grande action de grâce pour tant et tant de visages croisés, et aimés, durant l'année écoulée, et que mon ministère de prêtre m'a permis de rencontrer. Familles joyeuses de célébrer des étapes dans la foi de leurs enfants, ou de faire baptiser leur bébé, ou de commencer une vie conjugale dans le sacrement du mariage, familles au contraire frappées par le deuil et les larmes, personnes isolées ou solitaires qui se sont confiées, si souvent, et quelquefois ont partagé leur prière autant que leur désarroi, équipes pastorales de toutes sortes (scolaires, de prêtres et diacre,  de secrétariat, de pastorale, etc.) qui cherchent ensemble à former une vraie communauté chrétienne dans ces paroisses de Silly et d'Enghien, jeunes des mouvements, patros et scouts, qui se donnent beaucoup de mal pour animer et faire pousser droit ceux qui leur sont confiés, personnes âgées rencontrées chez elles ou dans les homes, auxquelles je pense particulièrement en ce soir de fête, personnes isolées ou malades, étudiants croisés dans les cours et les travaux annexes... Et tant et tant, pour lesquels je souhaite ce soir prendre le temps de la prière, de l'action de grâce, de l'intercession.
A tous, à chacun, bonne, sainte et heureuse année nouvelle!

vendredi 29 décembre 2017

Petits pas vers l'horreur...

Le Goncourt 2017 a été attribué à un petit livre incisif, historique, magnifique, d'à peu près 160 pages seulement : L'Ordre du Jour, d'Eric Vuillard (Actes Sud). Ce récit, entre autres, rapporte l'entrevue qui eut lieu, dès février 1933, entre Hitler récemment élu Chancelier, Göring, et une bonne vingtaine de patrons allemands (Krupp, Opel, Siemens,...) sollicités par les premiers pour financer le parti nazi. Ce qui fut fait...
Pour ces patrons, financiers, capitalistes, c'était une opportunité politique, sans plus, une manière d'accroître encore leurs intérêts.
Pour le monde, ce furent quelques petits pas supplémentaires qui rendirent possible l'horreur que l'on sait...
On ne se méfie jamais assez des petits pas. On n'est jamais assez vigilant.
Ainsi, quand Monsieur De Wever prétend, dans une revue du Nord du Pays, que "Si Dieu existe, il vote pour lui...", c'est peut-être seulement une gaudriole. Peut-être...
C'est aussi un fâcheux souvenir : Gott mit uns, avait fait graver sur les crosses des armes SS le Régime pré-cité. Le moment où un système politique annexe Dieu à ses délires est un moment symptomatique, délicat : quelque chose bascule, quand on ose sacraliser ainsi, même si c'est avec une part de dérision, son appétit de toute-puissance.
Il y aura toujours un théologien sur la route de ces sbires-là. Pour dire "non", avec force, avec même une certaine violence dans la voix. Non, non et encore non! Vous n'annexerez pas Dieu à vos manigances. Dieu est libre, et le premier contestataire de vos simagrées!

vendredi 22 décembre 2017

Le Noël de Marguerite Yourcenar

(Repris d'une citation de Jérôme Prigent, qui l'a relu grâce à Ronan Le Guen)


"La saison des Noëls commercialisés est déjà là. Pour presque tout le monde - les misérables mis à part, ce qui fait beaucoup d'exceptions - c'est une halte chaude et éclairée dans la grisaille de l'hiver. Pour la majorité des célébrants de nos jours, la grande fête chrétienne se borne à deux rites : acheter, de façon plus ou moins compulsive, des objets utiles ou non, et se gaver, ou gaver les personnes de leur cercle intime, en un inextricable mélange de sentiments où entrent à parts égales l'envie de faire plaisir, l'ostentation, et le besoin de prendre soi-même un peu de bon temps. Et n'oublions pas, symboles très anciens de la pérennité du monde végétal, les sapins toujours verts coupés dans la forêt et qui achèvent de mourir dans la chaleur du mazout, et les téléphériques déversant leurs skieurs sur la neige inviolée.
"N'étant ni catholique (sauf de naissance et de tradition), ni protestante (sauf par quelques lectures et l'influence de quelques grands exemples), ni même chrétienne sans doute au sens plein du terme, je n'en suis que plus portée à célébrer cette fête si riche de significations et son cortège de fêtes mineures, la Saint-Nicolas et la Sainte-Lucie nordiques, la fête des Rois et la Chandeleur. Mais bornons-nous à Noël, cette fête qui est à tous. Il s'agit d'une naissance, et d'une naissance comme elles devraient toujours l'être, celle d'un enfant attendu avec amour et respect, portant en soi l'espérance du monde. Il s'agit des pauvres : une vieille ballade française montre Marie et Joseph cherchant timidement dans Bethléem une hôtellerie selon leurs moyens, éconduits partout pour laisser place à des clients plus reluisants et plus riches, et finalement insultés par un patron qui 'hait la pauvrerie'. C'est la fête des hommes de bonne volonté, comme le disait une admirable formule qu'on ne retrouve plus toujours, malheureusement, dans les versions modernes des Evangiles, depuis la servante sourde-muette des contes du Moyen-Âge qui aida Marie dans ses couches jusqu'à Joseph chauffant devant un maigre feu les langes du nouveau-né, et jusqu'aux bergers enduits de suint et jugés dignes de la visite des anges. C'est la fête d'une 'race' trop souvent méprisée et persécutée puisque c'est en enfant juif que le nouveau-né du grand mythe chrétien paraît sur la terre (et j'emploie bien entendu le mot mythe avec respect, comme l'emploient les ethnologues de notre temps, et comme signifiant les grandes vérités qui nous dépassent et dont nous avons besoin pour vivre).
"C'est la fête des animaux qui participent au mystère sacré de cette nuit, merveilleux symbole dont saint François et quelques autres saints ont senti l'importance, mais dont trop de chrétiens de format courant ont négligé et négligent de s'inspirer. C'est la fête de la communauté humaine, puisque c'est, ou ce sera dans quelques jours, celle des Trois Rois dont la légende veut que l'un d'eux soit un Noir, allégorisant ainsi toutes les races de la terre qui apportent à l'enfant la variété de leurs dons. C'est une fête de joie, mais aussi teintée de pathétique, puisque ce petit qu'on adore sera un jour l'Homme des Douleurs. C'est enfin la fête de la Terre elle-même, que dans les icônes d'Europe de l'Est on voit souvent prosternée au seuil de la grotte où l'enfant a choisi de naître, de la Terre qui dans sa marche dépasse à ce moment le point du solstice d'hiver et nous entraîne tous vers le printemps. Et pour cette raison, avant que l'Eglise ait fixé cette date pour la naissance du Christ, c'était déjà, aux temps antiques, la fête du Soleil.
Il semble qu'il ne soit pas mauvais de rappeler ces choses, que tout le monde sait, et que tant de nous oublient."


(M. YOURCENAR, Le Temps, ce grand sculpteur, Gallimard, 1983, pp. 131-133.)


Comment tenter encore  une homélie, après cela, dans la nuit de Noël?