samedi 18 novembre 2017

"Ca ne se compare pas!"

Déjeuné ce midi comme souvent le samedi dans le gentil petit restaurant asiatique de la Rue de Bruxelles - l'en apprécie beaucoup les Patrons, et j'admire leur courage. Comme souvent, peu de monde à ce moment -là : deux tables d'habitués (dont la mienne). Et, à côté de moi, une jeune famille, papa, maman, et deux enfants : un bébé et une petite fille qui doit avoir environ trois ans. Et qui donne bien haut ses commentaires : "Dé-li-cieux!", crie-t-elle en détachant les syllabes. La maman lui demande : "Et la sauce, est-elle aussi bonne que celle que fait papa?" Réponse - je n'invente rien : "Ca ne se compare pas!" Et toc, pour le papa...
Ah, les enfants, leur franchise, leur drôlerie, quel trésor...


Autre "papa" : j'apprends aujourd'hui que le Frère Damien Debaisieux, quarante-six ans, a été élu Père Abbé de l'Abbaye cistercienne de Scourmont (Chimay). Son abbatiat prendra la relève de celui, long et fructueux, de Dom Armand Veilleux, pour conduire cette communauté de frères qui est si chère à notre Diocèse! J'aurai pour lui ce week-end une prière toute particulière pendant les célébrations eucharistiques.

mardi 14 novembre 2017

Gisèle...

Dans un article précédent, je disais avoir conféré l'Onction à Gisèle, la veuve de mon ancien instituteur. Je reviens de Sivry, où j'ai célébré ses funérailles ce matin - elle s'en est allée, paisiblement, jeudi dernier après avoir demandé, elle qui était toujours l'élégance même, à jeter un dernier coup d'œil au miroir...
Sur le "souvenir pieux", je lis ce mot de Christian Bobin, que les enfants ou petits-enfants ont tiré de je ne sais lequel de ses recueils, et que je trouve très inspirant :


"Chaque séparation nous donne une vue de plus en plus ample et éblouie de la vie. Les arrachements nous lavent. Tout se passe, dans cette vie, comme s'il nous fallait avaler l'océan. Comme si, périodiquement, nous étions remis à neuf par ce qui nous rappelle de ne pas nous installer, de ne pas nous habituer. La vie a deux visages : un émerveillant et un terrible. Quand vous avez vu le visage terrible, le visage émerveillant se tourne vers vous comme un soleil."


Et aujourd'hui, en effet, les bonnes nouvelles se succèdent : une nièce adorée (et adorable) pour laquelle on craignait une pathologie sévère, au sortir d'une investigation approfondie, a reçu la bonne nouvelle - elle n'a rien de grave! Une famille, où certaines relations étaient tendues, se réconcilie. Un jeune homme, ou plutôt un homme encore jeune, que des parents me demandaient de rencontrer parce qu'il a de sérieux problèmes de dépression et d'alcool, sort ragaillardi d'une cure hospitalière et a repris le travail - tout cela est encore fragile, mais va dans le bon sens!


Il est vrai que, sur les trois dossiers, j'avais mis Marie Noël dans le coup. On parle de sa béatification : elle va peut-être avoir besoin d'accomplir des miracles, pour y aider (je la "charrie" un peu en disant ça, mais cela ne doit pas lui déplaire.) Et depuis jeudi, j'avais mis aussi Gisèle, ma chère défunte d'aujourd'hui, sur les mêmes dossiers - j'ai rappelé ce matin qu'il y avait chez elle, dans ses rapports avec le Bon Dieu, un aspect syndicaliste. Elle convenait évidemment que le Bon Dieu était le Patron, mais de temps en temps, elle estimait que devant des situations graves, il fallait, comme elle le disait, "faire violence au ciel" et se regrouper pour des revendications sectorielles si l'on jugeait insuffisants les salaires ou rémunérations... Cela n'allait pas jusqu'à la grève (de la prière), non, mais on était quelquefois au bord de la mauvaise humeur vis-à-vis du PDG...
Je vois qu'elle continue de faire au ciel cette "douce violence".


Et aux lecteurs qui trouveraient que mes propos sont niais, je dirais de façon très sérieuse : n'admettez jamais que la vie ne soit simplement que ce qu'elle est. Elle possède une dimension infiniment plus mystérieuse à laquelle nous avons peu d'accès, mais qui en garantit - et nous le pressentons quelquefois - toute la saveur!

jeudi 2 novembre 2017

Jour des morts...

Au lendemain de la fête lumineuse de Toussaint (célébration de la sainteté, qui est la vocation de tout être humain, sa vocation et son bonheur), l'Eglise célèbre "les fidèles défunts". Les morts, autrement dit. Et on a l'impression que le temps (qu'il fait, pas le temps qui passe!) s'est mis au diapason : il fait gris, le ciel est bas, la température chute. Bref, c'est aujourd'hui vraiment l'automne sur Enghien...
Quel rapport entretenons-nous avec nos morts?
Et avec la mort?
Car celle-ci nous concerne, nous, et pourtant nous n'y pensons guère : peut-être de façon heureuse, car l'obsession de la mort serait un oubli de vivre.  De temps en temps, pour rire sérieusement, je rappelle à mes étudiants cette vérité première et qu'ils ne savent pas, ou qu'ils savent sans la savoir, et je la leur rappelle de façon brutale : "Vous allez mourir. Statistiquement, c'est plus que probable. C'est même l'une des quasi-certitudes statistiques." Ils rient... jaune, je crois, un peu surpris tout de même qu'on leur envoie en pleine figure ce qui est pourtant une nécessité évidente de la vie humaine. Nous allons mourir, tous. On ne sait pas à quel âge : jeune (une jeune femme vient de mourir à Hoves, à 27 ans, de maladie), ou très âgé, bébé, enfant, d'âge mûr, la mort surprend tout le monde, et il n'y a pas de règle, et toutes les techniques médicales du monde n'ont pas encore pu mettre de l'ordre là-dedans! C'est pour moi la première question de ce "jour des morts" : quel rapport avons-nous avec notre propre mort? Et,  tout simplement, avec la mort? Il serait bien possible, en effet, que, selon qu'on envisage sa mort, on vive de telle ou telle manière...
Et puis, bien sûr, nous commémorons "les morts", "nos morts", "nos fidèles défunts". Ce dernier mot s'applique d'abord aux défunts chrétiens (c'est le sens habituel du latin fidelis, "qui a la foi".) Mais nous avons tous des "fidèles", au sens plus large, qui, chrétiens ou non, constituent la communauté intime de "nos" morts.
Quel rapport entretenons-nous avec eux?
Un souvenir pieux, comme on le disait autrefois des cartons imprimés avec photo distribués au jour des funérailles? Un souvenir... qui durera, dès lors, autant que nous et qu'une poignée d'autres, sauf si cette trace de la mémoire se prolonge par le bénéfice de quelque œuvre d'art, littéraire, musicale, ou par quelques hauts faits historiques.  En tous les cas, ce n'est pas grand chose : l'affaire de quelques générations, tout au plus!
Pouvons-nous escompter une communion plus durable avec "nos" morts? Oui, c'est l'espérance de l'Eglise, qui non seulement correspond au désir profond du cœur humain ("L'homme passe infiniment l'homme", écrivait Pascal dans l'une de ses Pensées), mais au cœur de la foi chrétienne : le Christ a vaincu la mort, il est "le premier-né des morts", le Vivant sur lequel la mort n'a plus aucune emprise, et il entraîne avec lui dans cette victoire ceux et celles qui veulent bien le suivre.
La "commémoraison" de tous les fidèles défunts, du coup, devient plus lumineuse : certes, le temps reste gris, à l'intérieur comme à l'extérieur, certes, le deuil reste cruel et la séparation quelquefois dramatique. Mais l'espérance naît, dans la foi, d'une charité (je cite à dessein les trois "vertus" théologales, celles qui nous permettent de vivre avec Dieu) qui se fait communion de vie, par-delà l'espace et le temps, et la frontière somme toute fragile de l'existence  simplement terrestre.
Les morts nous précèdent, nous attendent, et nous espèrent... Ce jour en est le signe!

vendredi 27 octobre 2017

J'ai peur...

La proclamation de l'indépendance catalogne, ce soir, me fait peur. Oh non pas que je la juge inopportune : sur le fond, cela ne me regarde guère, et les mouvements d'opinion ou de politique, qu'ils soient locaux, régionaux, nationaux ou internationaux, ne doivent pas d'abord être l'objet d'un jugement par le "clergé".
Mais j'observe, et j'essaie d'avoir de la mémoire : toujours - ne prenons que l'Europe - on aura vécu dans une espèce d'accordéon entre, tantôt, des revendications autonomistes plus ou moins affirmées (la République de Venise, et celle de Florence, et le Royaume de Naples, et la Bourgogne, et la Bretagne, etc., etc.) et des velléités d'unification ou de réunification en des Etats plus ou moins englobants (l'Italie, autour de 1870, la France, l'Espagne, et finalement l'Union Européenne.) Je ne suis pas politologue mais, ce que je constate, c'est que, à part la progressive Union Européenne (avec tous ses défauts, sans doute), ces mouvements, dans un sens ou dans l'autre, ont coûté du sang, beaucoup de sang. Des vies - souvent des vies de jeunes hommes - fauchées. Des guerres, des guerres, des guerres.
J'ai peur, ce soir.
L'Espagne est une nouvelle fois au bord de la guerre civile.
Au bord du sang versé.
Et, comme nous savons que les choses, en ce domaine, se retournent à peu près tous les cinquante ans, disons : du sang inutilement versé. Stupidement versé.
J'espère que la sagesse l'emportera - la sagesse, et non l'escalade verbale ou institutionnelle, tellement ridicule au regard de vies fauchées...

dimanche 22 octobre 2017

La mort est là, les saints sont plus nombreux...

J'apprends ce dimanche la mort du Père Dieudonné Dufrasne, moine bénédictin de Clerlande (Louvain-La-Neuve). Dieudonné, originaire du Borinage, dont il gardait le solide bon sens et le goût de la relation fraternelle, avait été élève à Bonne-Espérance, alors que mon Oncle y était le "Président" - il m'a fait don de quelques photographies de cette époque, que je conserve précieusement.
Il était surtout devenu un remarquable liturgiste, dans la grande tradition bénédictine, capable de traduire en gestes, en textes, en poèmes, ce que la réforme du Concile Vatican II propose de meilleur. Il était encore un excellent connaisseur de la spiritualité "rhéno-flamande" et en particulier de ce que les "béguines" médiévales ont cultivé comme expérience de prière - il avait là-dessus publié un très bon livre, voici quelques années. Il est mort un dimanche matin - au "Jour du Seigneur"- et que peut souhaiter de mieux un liturgiste? Je prie pour lui et pour la belle communauté de Clerlande.


Aujourd'hui aussi, j'ai été appelé à conférer l'Onction des Malades à la veuve de mon ancien instituteur - décédé, lui, voici une dizaine d'années. Gisèle a nonante-trois ans, et (je peux l'écrire, je sais qu'elle ne lira pas ce blog), je l'ai toujours considérée comme une sainte. Je ne veux pas parler ici de sa vertu, mais de sa foi : j'ai rarement vu une foi aussi incarnée, aussi solide, aussi décisive. J'ai été ému en lui faisant l'Onction, en voyant comment ce Sacrement prend tout son sens dans un parcours de vie d'une aussi grande richesse.  Comme me le disait un jour une vieille paysanne de mon village, "celle-là, elle ira au ciel, et sans carte d'identité!"


Et avant cela, j'étais passé voir Hubertine - je célébrerai demain ici à Enghien les funérailles de son époux. Hubertine, "Bertine", là encore, quel trésor de vie chrétienne! Septante années de mariage, de vie simple, de vie donnée, que j'ai eu le privilège de l'entendre raconter si doucement, avec tant de vérité dans la voix! Une vie de travail, de partage conjugal, de prière quotidienne et de don de soi aux autres, dans une toute petite maison de la Dodane. Bertine - qui va avoir 90 ans - s'est levée tôt toute sa vie, et continue à se lever tous les matins vers 4h30, "pour dire ses prières", des textes qu'elle étale, en ce moment de la journée où tout est calme encore, sur la table de la cuisine. "Alors, quand j'ai fini, je peux me mettre au travail", dit-elle. Mais quelle merveille, quel trésor!


Dieudonné, Gisèle, Bertine et son mari : oui, le trésor de l'Eglise, le vrai trésor!

mardi 10 octobre 2017

Au 9 octobre, le céphalophore...

Hier 9 octobre, et particulièrement à Paris, on fêtait Saint Denis, réputé avoir été le premier évêque de Lutèce au IIIème siècle. Martyrisé à Montmartre ("le mont des martyrs", justement) il aurait été décapité et se serait relevé, tête sous le bras, pour marcher ainsi par la "Rue des Martyrs" jusqu'à l'actuelle... "Saint-Denis", dans la banlieue nord de la capitale française.
C'est donc un saint "céphalophore" ("porteur de tête" - et non, comme me l'avait suggéré un jour un étudiant distrait dans ses étymologies, "céphalopode", ce qui eût signifié qu'il aurait pris ses pieds pour sa tête ou l'inverse, comme les escargots, qui sont céphalopodes...)
Légende, légende?
Oui, bien entendu, mais légende qui, comme toutes les légendes, signifie quelque chose.
Saint Denis, c'est l'Eglise, toujours témoin, toujours "martyre", donc, et c'est l'Eglise tête et corps, évêque et assemblée. C'est l'évêque qui porte l'Eglise, car il succède aux Apôtres et assure ainsi la continuité du corps ecclésial avec la personne même de Jésus et de ceux qu'il a choisis comme envoyés. Sans l'évêque, il n'y aurait pas d'Eglise.
Mais l'évêque n'est rien sans l'assemblée : quelquefois, c'est le corps qui porte la tête et qui avance ainsi pour rendre son témoignage.
On ne saurait  détacher l'un de l'autre : n'essayez pas de disjoindre la tête et le corps!

dimanche 8 octobre 2017

La joie de la famille et le mystère de l'Eglise

Ce qui, dans la spiritualité du prêtre diocésain, constitue sans doute une marque particulière par rapport à d'autres états de vie, comme par exemple la vie monastique, c'est que le prêtre est appelé à fréquenter toutes sortes de milieux et de situations. C'est souvent une chance, et j'ai déjà rapporté ici la joie qui est chez moi toujours ravivée lorsque je peux rencontrer une famille - une tribu? - que je connais depuis plus de trente ans, en Picardie. En 1985, j'avais eu le bonheur de célébrer le mariage d'Eric et Caroline, alors que j'étais étudiant à Paris; trente-deux ans plus tard, j'ai célébré celui de leur fille aînée Valentine, avec Edouard - Valentine que j'avais baptisée bébé, première d'une série indéfinie qui, espérons-le, ne se clôturera jamais. J'ai, pour la plupart, célébré les mariages et les baptêmes des frères, sœurs, neveux et cousins, et déjà des petits-neveux ou petits-cousins.
Il est difficile de décrire la joie très vive que ces rencontres me procurent, le grand réconfort qu'elles constituent pour moi. Comme si, dans l'Eglise et au fond grâce elle, nos vocations respectives s'étaient fécondées, certes chargées d'amitié, mais il y a plus : chacun restant fidèle autant que faire se peut à ce que l'appel de Dieu lui demande, nous nous appuyons les uns sur les autres, nous nous soutenons dans la traversée de la vie qui connaît ses hésitations, ses grandes joies, ses déceptions, ses tristesses, quelquefois ses drames,  comme partout. Oui, c'est le mystère de l'Eglise : nous avons besoin les uns des autres, personne ne pourrait prétendre manifester à lui seul le Visage du Christ, c'est ensemble que nous en disons au monde quelque chose de "sacramentel". Cela passe non pas par de longues contemplations, mais par les récits de la vie, qui grandit chez chacun avec ses choix professionnels et ses engagements,  par les rires partagés, par les craintes confiées, par la solidité de l'amitié.
Il y a là-dedans un vrai bonheur, un bonheur de Dieu, un sourire du Père.
Ah, comme je les aime, ceux-là, et comme je les remercie!
Quant à Valentine et Edouard, évidemment, ce sont mes chéris du moment - tout de même, hein, j'ai versé une larme quand j'ai vu Eric, ce grand dady, conduisant sa fille à l'autel, et que, une image se superposant à l'autre, je le  revoyais, il y a donc plus de trente ans, mais cette fois dans la posture du jeune époux...