mercredi 16 mai 2018

"Contre les violents tourne la violence..."

Quand la violence a-t-elle commencé? Question de cour de récréation, de cour d'école fondamentale : "Qui est-ce qui a commencé?"
La décision entérinée par les Nations Unies de créer en 1948 l'Etat d'Israël faisait sans nul doute justice à un Peuple qui, dans l'Histoire, a été infiniment dénigré, dispersé, pourchassé, et qui l'avait été d'une façon odieuse dans l'Europe des années précédentes. Cette décision généreuse restituait à ce Peuple une part importante de sa terre ancestrale.
La même décision, du coup, provoquait l'exode des précédents occupants, les Palestiniens, obligés de se réfugier dans des camps "provisoires" aux bordures des pays limitrophes. A l'époque, au début, probablement y avait-il vraiment moyen de s'entendre...
Mais les années ont passé et durci les rancoeurs, recuit les oppositions : aux violences des uns ont répondu les annexions des autres, les occupations de territoires malgré les avis négatifs des Nations Unies, les colonisations.
Aujourd'hui, tout semble bloqué : une population est marginalisée, l'autre prétend "se défendre" en envoyant une armée terriblement efficace exécuter - il n'y a pas d'autre mot - des manifestants certes provocateurs et qui n'ont rien à perdre, sans doute en effet soucieux d'exhiber face aux medias d'Occident leurs morts, y compris leurs enfants morts, parce que c'est leur seule manière de protester encore.
Les Nations Unies, "le machin", comme disait De Gaulle, sont impuissantes.
Les grandes nations, les grandes puissances, ou se taisent (à peine quelques murmures de protestations entendus en Europe, du bout des lèvres, en France ou chez nous) ou jettent de l'huile sur le feu (le Président des USA, qui prend fait et cause pour le sionisme le plus dur, et très probablement pour des raisons non seulement diplomatiques mais financières.)
Sur place, des Juifs, des Chrétiens, des Musulmans, hommes et femmes de bonne volonté, appellent encore et encore au dialogue : il ne faut jamais cesser d'y croire. Le pape les appuie, disant ce midi son "inquiétude" lorsque des voies violentes sont empruntées, lorsqu'on veut passer par la force - cela, dit-il, ne conduit jamais qu'à un surcroît de violence, mais en aucun cas à l'apaisement.
Entendant cet appel aujourd'hui, je songeais au vers d'Aragon : "Contre les violents tourne la violence." On ne sait pas si le poète a conjugué le verbe au mode subjonctif - un souhait - ou indicatif - un constat.
J'espère que soit exacte seulement la seconde hypothèse, la seconde lecture, car il ne faut jamais souhaiter que la violence revienne comme un boomerang vers ceux qui l'exercent. Mais, constatant qu'elle le fait toujours, il faut prier pour que puisse s'installer là-bas une communication de la paix, une "méta-communication", qui fasse sortir ces peuples aimés d'une spirale destructrice pour tous les deux.

jeudi 3 mai 2018

Contester le système

Longuement reçu, ce midi, et déjeuné avec mon ami Pierre. Pierre a 26 ou 27 ans, je ne sais pas au juste, et il est le prototype du garçon le plus intelligent  que peut produire notre pays. Futé, bardé de diplômes, ayant tout vu, ayant passé une partie de sa formation aux USA, parfait polyglotte, avocat d'affaires, promis, comme on dit, à un avenir brillant. Il est "athée", comme il dit, même si je lui fais souvent remarquer que ces catégories de nos jours, hein, ça ne veut plus dire grand chose. Je l'aime de tout cœur, comme s'il était mon gamin - révérence gardée pour ses parents, que je connais bien, et qui sont aussi des amis!
Nous avons donc parlé, une nouvelle fois, de tout, de lui, de moi (un peu, ce n'est pas le sujet intéressant), de son métier, de sa vision du monde, de ses déceptions, de ses projets... Vraiment, quel bonheur de le voir!
Je retiens ceci : il a tout compris du "système" dont il fait partie, dans une société d'affaires affairée à faire des sous (l'allitération est voulue, voyez-vous...) Il y est productif et tout (et tous) le pousse(nt) à faire encore plus de sous, pour lui-même d'abord et pour la rentabilité du système en question. L'horizon de vie des cadres? Des sous, des sous à n'en savoir qu'en faire, des sous à accumuler pour les dépenser dans des frivolités dont on prétend qu'elles font "tourner l'économie" (voitures, voyages, maisons, investissements). Entre collègues, les sujets de conversation? Les sous, comment on les gagne, comment on les place, comment on fera pour en gagner davantage. Le récit, n'eût-il été si dramatique, et si dramatiquement vrai, était à pleurer... de rire!
Pierre a compris. Il ne veut pas enterrer sa vie dans cette vie-là. Il veut vivre.
L'alternative?
S'occuper, dit-il, de ceux que le système rejette comme une centrifugeuse. Ceux à qui l'on donne de temps en temps une croûte en compensation ou en consolation.
Alors il prend maintenant tout son temps avec des femmes sans mari mais chargées d'enfants qui doivent boucler le mois avec 750 euros. Et il dit qu'il veut mettre ses compétences au service de ces personnes-là.
Je l'aime, mon Pierre.
Je suis très fier d'être son ami...

jeudi 26 avril 2018

Obéir, désobéir... à quoi obéit-on? Une bonne conférence du "CAL" Enghien-Silly

Je rentre d'une conférence organisée par le Centre d'Action Laïque Enghien-Silly, conférence donnée par Jean-Michel Longneaux (UNamur) sur le thème : "A quoi obéit celui qui désobéit?" Ma première impression est que l'orateur a vraiment joué son rôle de philosophe : questionnant les motivations de ceux qui obéissent ou désobéissent, ou qui prônent la désobéissance ou l'obéissance, qu'elle soit civile ou autre. Je veux dire par là qu'il a mis en cause nos idéologies, qui sont souvent le substrat de nos raisons exprimées dans nos débats et prises de position, pour dire que nos libertés sont beaucoup plus contraintes qu'on ne le croit. Et en particulier qu'elles sont contraintes par du "viscéral", par des raisons qui sont moins intellectuelles que des raisons de vivre, ce que les philosophes autrefois appelaient nos "passions". C'est évidemment dérangeant, car nous avons tous tendance à nous considérer comme parfaitement autonomes et responsables. Mais le rôle du philosophe n'est-il pas de "déconstruire" (Derrida) ou d'ôter les illusions (Marx), pour rappeler à lui "l'homme déçu, enfin devenu raisonnable" (Marx encore, dans La Philosophie du Droit de Hegel, je crois)? J'ai aimé cette soirée de "libre pensée", durant laquelle en effet la pensée a été libre...

samedi 14 avril 2018

Rome, le pape, résonances...

Après les magnifiques célébrations  de Pâques vécues ici en paroisse (des centaines de personnes à la Vigile et au Jour de la Résurrection, dans une ambiance de fête : des paroissiens, à l'issue du Samedi Saint, me disaient qu'ils partaient avec de la joie, rien que de la joie au cœur, et comme je veux remercier ces communautés vraiment chrétiennes!), après donc ces moments de bonheur, je me suis envolé pour Rome à l'invitation du pape, qui souhaitait rassembler et rencontrer les "missionnaires de la miséricorde" institués et créés à son initiative. Un colloque, entre Latran et Vatican, nous a permis de mieux cerner les désirs du Saint Père à notre égard et, au milieu de ce colloque de plusieurs jours, une longue rencontre avec lui, mardi dernier, dans la Sala Regia du Palais Apostolique, suivie de la messe concélébrée à la "Chaire de Pierre".
J'ai été bouleversé par les propos tenus - et j'ai eu l'occasion de le lui dire, et de le remercier. Quels propos? "Que personne ne reparte de chez vous, de chez nous, sans la certitude d'avoir été accueilli et écouté. Arrêtez de demander aux gens leurs 'papiers' , vous n'êtes pas des douaniers. Vous ne connaissez rien à la grâce de Dieu surabondamment offerte à tous, ne la méprisez pas, n'essayez jamais de la limiter." Les "pouvoirs" d'absolution que le pape nous donne - les siens propres - ne sont à ses yeux qu'un indice de cette miséricorde universelle qu'il veut rendre absolument absolue. Il y a trente-cinq ans et plus que j'attendais ce discours. J'en étais, en reste, et en resterai ému aux larmes. Il y a chez cet homme une intelligence du cœur qui vaut mieux que toutes les intelligences.
J'aurai vécu là de très grands moments de joie spirituelle profonde, authentique, et de partage inattendu avec le Successeur de Pierre. Je lui ai confié tout mon ministère, tous les paroissiens que je citais plus haut et qui me sont si chers, en particulier les malades et lui, comme un père aimant, les a accueillis et embrassés dans sa prière.

mercredi 21 mars 2018

La science, la foi, la vérité...

Je voudrais revenir sur l'excellence de nos conférences de ce Carême 2018. Comme chaque année, nous avions choisi un thème de société : science et foi sont-elles rivales, ennemies, complémentaires, dans la recherche de la vérité? Vaste programme!
C'est que des scories traînent dans notre histoire intellectuelle : le scientisme du XIXème siècle, qui affirmait que seule est "vraie" la vérité scientifique, a encore certains partisans (âgés sans doute). Il n'y aurait donc de vrai, dans cette hypothèse, que le vrai de la science (de la science dite exacte, bien entendu, celle qui mesure, jauge et quantifie). Le reste, illusions, poésie, littérature, bêtises, mais en aucun cas vérité...
Il fallait donc réfléchir à ce qu'en pensent aujourd'hui les meilleurs spécialistes. Ce fut fait, ou disons, pour être modeste, ce fut initié. Benoît Bourgine nous a montré les attendus idéologiques, quelquefois non déclarés, de ceux qui prétendent que la science et d'autres modes de connaissance se livrent une guerre sans merci, une "guerre des mondes"... Faux, dit-il, cela ne fut jamais vraiment le cas sauf dans la tête de caricaturistes de la recherche, et cela l'est moins que jamais aujourd'hui.
Et s'il y a d'autres mondes? Et si notre terre, petite planète d'un système solaire navigant au milieu de milliards d'autres étoiles, n'était qu'un tout petit bout du réel? Probable, dit l'astrophysicien Jacques Arnould, et alors? Cela ne renvoie-t-il pas notre foi, si nous sommes croyants, à l'accueil d'une altérité bien plus grande que celle dont nous avons idée, à une générosité bien plus large?
Et lorsque la science multiplie ses techniques d'investigation et de soins, en particulier de soins médicaux, est-ce une raison pour lui alénier notre liberté de penser et de croire? Félicitons ses avancées, profitons-en, sans doute, mais sans jamais leur céder notre libre-arbitre, ni la qualité des prévenances  que nous nous devons les uns aux autres, et qui ne leur est pas subordonnée. Michel Dupuis, avec compétence, expérience, humour, aussi, nous l'a brillamment rappelé.


Maintenant, chacun est renvoyé à sa propre réflexion. C'est - encore pour quelques jours - le carême, temps de méditation et de formation, d'intériorité, aussi. Laissons mûrir en nous ce qui nous a été enseigné avec compétence et simplicité, laissons grandir notre soif de Pâques, non seulement du printemps - qui renouvelle tant de choses! -, mais de Pâques, qui ressuscite tout - et cela, c'est encore une autre affaire!


Prochain rendez-vous de Carême : les "Leçons des Ténèbres" de Couperin (XVIIème siècle), trois pièces de la musique la plus belle du monde pour nous introduire au Mystère des Jours saints, du Triduum, de la Croix et de la Vie. C'est le Mercredi-Saint 28 mars prochain, à 20h00, à l'église d'Enghien.

mardi 27 février 2018

La religion, contre la barbarie

Il est de bon ton aujourd'hui, dans la société déclarée "post-moderne", de vomir les religions : ennuyeuses, passéistes, diviseuses, elles seraient toujours et partout fauteuses de troubles et génératrices de guerres. Bon. Tout n'est pas complètement faux là-dedans : nous savons qu'un sérieux discernement doit sans cesse être opéré à l'égard du "fait religieux" et que rien n'est plus dangereux que de les laisser prendre le pouvoir.
Faut-il pour autant prétendre qu'elles doivent rester dans "la sphère privée", qu'elles ne doivent jamais contredire le pouvoir politique, surtout dans des démocraties (mais qu'est-ce qu'une "démocratie"?) Je l'ai souvent répété sur ce blog : à mon avis, non. Les religions ont le devoir de s'exprimer dans la sphère publique, de donner leur avis, de déranger même les opinions majoritaires, au nom précisément de quelque chose qui dépasse la majorité et qu'on appelle "le bien commun".
Des exemples contemporains?
En veux-tu, en voilà.


- En Israël, à Jérusalem, proclamée "capitale" de l'Etat Hébreu par une puissance extérieure (ce qui est tout de même peu banal), les Eglises chrétiennes viennent de fermer l'accès au Saint Sépulcre. Geste dérisoire? Oh que non : ce sont des millions de dollars, venus du tourisme religieux, qui n'iront pas dans les caisses de l'Etat. Une manière à la fois symbolique et économique de protester contre la politique anti-palestinienne de l'actuel gouvernement d'Israël. Et Dieu sait pourtant (si Lui ne le sait pas, qui le sait?) qu'on aime Israël... mais on n'est pas nécessairement sioniste pour autant.


- En République "démocratique" (je mets ces termes entre guillemets, car ils sont aujourd'hui franchement immérités) du Congo, ce sont des Catholiques qui protestent contre le maintien au pouvoir du Président Kabila, au risque de leur vie (plusieurs tués, déjà), un maintien voulu évidemment par Kabila lui-même, mais surtout par les puissances étrangères (Chine, USA, France, etc.) qui le soutiennent, trop heureuses de profiter grâce à lui des ressources du sous-sol congolais (minerais, pétrole), le sous-sol probablement le plus riche du monde. Religion contre démocratie? Allons donc, disons : Religion - et très isolée, hélas - pour la démocratie.


- Chez nous, il aura fallu qu'un évêque (celui de Liège) dise sa désapprobation vis-à-vis de certaines mesures concernant "l'accueil" des étrangers, pour qu'on se souvienne de la dignité humaine, due à toute personne sur cette terre. Est-il normal de mettre en "centre fermé" des hommes, des femmes ou des enfants qui n'ont rien fait de mal, sinon chercher ailleurs que chez eux, où la vie est impossible, un refuge et un abri? Est-il normal de les traquer jusque chez des particuliers qui ont la décence et le courage de les recevoir? La religion ici a joint sa voix - celle, par exemple,  du pape, depuis qu'il est pape, chez les catholiques - à celle, si diverse dans ses provenances, de la société, magistrats, enseignants, chercheurs, associations de la "société civile", voix multiple qui proteste devant les mesures annoncées du Gouvernement. Protestation légitime : la loi n'est pas encore votée. Le Juif et le Chrétien, ici, se souviennent ensemble du prescrit de leurs textes sacrés, par exemple de ce verset de la Torah dans le Lévitique : "Quand un immigré résidera avec vous dans votre pays, vous ne l'exploiterez pas. L'immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un Israélite de souche, et tu l'aimeras comme toi-même,  car vous-mêmes avez été immigrés au pays d'Egypte. Je suis le Seigneur votre Dieu." (Lv 19, 33-34)


     Bref, les religions, quelquefois, dans le meilleur des cas, et nous en avons sous nos yeux quelques exemples pré-cités, s'opposent en effet à la barbarie. Et elles méritent donc, quelque gênantes qu'elles soient, d'être entendues dans le débat public.

dimanche 25 février 2018

Je vois des gens debout...

Retour du week-end devenu traditionnel que je passe chaque année avec mes amis d'Abbeville - toute une famille, et peut-être même une tribu! Retour ragaillardi, réconforté, par eux tous, après avoir célébré la messe pour Simon, l'un des leurs parti trop tôt voici une quinzaine d'années déjà mais dont on sent tellement la présence stimulante chez tous - et, pendant la messe, le baptême d'un neveu de ce Simon, deuxième fils de sa sœur, un petit bout de... dix jours! A craquer!
Chacun dans son genre, ils me requinquent tous, donc, moi le vieux trop sensible, sans doute, à ce qui ne va pas. Ils sont pour moi une espèce de visage humain et multiforme de l'espérance.
Et les textes de la liturgie nous donnaient à penser : le sacrifice interrompu d'Abraham, la Transfiguration - pas facile, de mettre tout cela ensemble, quand on célèbre en même temps l'anniversaire d'un décès et le baptême d'un petiot. Pourtant, tout fait sens : en testant la foi d'Abraham, Dieu renonce à nos (trop) humains sacrifices, et la mort d'un de nos fils ne saurait être sacrificielle. Lorsqu'il voudra que quelqu'un se donne tout entier pour manifester à quel point il aime l'humanité, c'est son Fils à lui qu'il enverra, pour que toute épreuve et toute défiguration soit désormais "transfigurée" comme Jésus sur la montagne. Et n'est-ce pas la foi que le baptême ouvre en ceux qui le reçoivent, rend possible en ceux qui l'accueillent?
Quelle fête, hier soir, que ces célébrations simples et simplement vécues, mais si denses...
Quand je les vois, tous, je vois des gens debout! Comme ça fait du bien!