vendredi 23 juin 2017

Nos enfers : Kasaï, Lesbos, etc...

"Une fois de plus, le haut-commissaire des Nations-Unies aux droits de l'homme, le prince jordanien Zeid Raad al-Hussein, n'aura pas été entendu sur son appel à des investigations internationales en République démocratique du Congo. Pourtant, l'homme n'a pas ménagé sa peine, n'hésitant pas à envoyer la semaine dernière ses experts pour aller recueillir les témoignages de ceux qui ont fui la barbarie du Kasaï. Le rôle du gouvernement a été clairement pointé du doigt. Mais Kinshasa, qui avait menacé lundi de ne pas accorder l'accès à son territoire aux membres d'une mission d'enquête indépendante d'un an, a obtenu gain de cause. Un revers de taille pour le Comité des droits de l'homme des Nations Unies déjà très décrié pour sa passivité par l'administration américaine. La Maison-Blanche avait fait de ce cas une ligne rouge que le Comité a franchie en ne parvenant pas à se mettre d'accord sur un dossier aussi évident. La survie de ce Comité est clairement remise en cause. Sa crédibilité, elle, est déjà enterrée." ( LLB, ce 23 juin, p. 20) Voilà comment un article d'aujourd'hui, dans "La Libre", rapporte à la fois la situation plus que préoccupante du Kasaï, au Congo, et l'échec des négociations internationales qui ont tenté de mettre bon ordre à cette honte. Ici, à Enghien, nous sommes d'autant plus inquiets de ces revers diplomatiques que notre Vicaire, aimé de tous, l'abbé Honoré, est précisément originaire du Kasaï, et qu'il y a sa famille - entre autres sa maman, une famille aujourd'hui menacée. Honoré ne pourra pas retourner cette année visiter les siens, comme il a l'habitude de le faire, parce que le risque serait trop grand pour sa survie même. Nous ne nous rendons pas compte, en Belgique, des catastrophes du monde, et de façon souvent cynique, nous donnons l'impression de nous en balancer - "Qu'est-ce que j'y peux?" Beaucoup - même parmi les femmes et hommes publics  - ne semblent pas voir que la politique internationale est liée à la politique nationale, voire régionale. Alors, pendant que tant de gens crèvent sous les représailles d'une dictature congolaise, malgré les objurgations des évêques de ce pays et du pape lui-même, nous nous échauffons, nous, pour une recomposition du paysage politique régional wallon et bruxellois, recomposition qui ne semble guère mettre à son programme, précisément, les enjeux internationaux. Accablés déjà par la chaleur de ce début d'été, nous le sommes davantage encore par ces intrigues partisanes et, somme toute, égoïstement aveugles.


Autre sujet, autre drame : Lesbos, l'île grecque du Dodécanèse, Lesbos et les conditions de vie innommables de ses réfugiés, encagés dans des tentes glacées en hiver et cloaques immondes sous la chaleur d'aujourd'hui. La "Libre", encore elle, et dans des pages voisines de l'article précédemment cité, titre, de façon explicite : "Aux portes de l'Europe, c'est l'enfer pour les migrants!" Et sous-titre : "A Lesbos, au cœur du Guantanamo grec avec les migrants dont l'Europe ne veut pas." (p.16-17) On frémit : c'est la conscience morale des hommes et des femmes - dont combien de chrétiens? - qui est fermée. Obtuse. Incapable d'entendre l'appel des autres. C'est pourtant un critère bien concret du salut, d'après ce qu'en dit Jésus dans l'épisode du Jugement Dernier (Mt 25) : "J'étais un étranger, et vous m'avez accueilli..." Europe, nous frémissons pour votre salut, vous aurez peut-être sauvé des emplois et de fragiles bien-être, mais vous aurez précipité en enfer ceux que vous pensiez sauver en même temps que ceux auxquels vous refusiez d'ouvrir la porte. Honte à vous!


Enfin, qui sait, une réunion se tient du Sommet européen, aujourd'hui et demain, à Bruxelles : à part bloquer la circulation automobile, comme à chaque fois, cela va-t-il permettre de faire peu à peu, au moins peu à peu, évoluer les choses dans un sens non seulement évangélique, mais simplement humain? Il est grand temps que nos politiques, dont j'estime tout le mérite et la difficulté du travail, et pour lesquels je prie chaque jour, longuement et de tout mon cœur, songent à nous sortir de nos enfers, des enfers dans lesquels nous nous enfermons nous-mêmes en y précipitant les autres.

Statistiques...

Amusant, voici, depuis début juin, comme je vais quelquefois la lire, l'origine des consultations de ce blog : Belgique, 342; USA, 120; France, 68; Ukraine, 9; Allemagne, 8; Finlande, 4; Irlande, 4; Canada, 1; République Dominicaine, 1; Royaume-Uni, 1.


Serais curieux de voir qui sont ces Ukrainiens, tiens...

mardi 20 juin 2017

"Plus de la même chose" : ce n'est pas une solution...

Le coup de force de Mr Lutgen et du Cdh est intéressant à observer. Par déontologie, par fonction, je ne peux évidemment pas dire où vont mes préférences politiques. Mais cela ne m'ôte pas le droit de proposer aux lecteurs de ce blog quelques observations.


- On veut réformer la "gouvernance". Fort bien. Là-dessus, me semble-t-il, tout le monde est d'accord. Ce qui, entre autres, fait défaut dans cette gouvernance, ce sont les accords occultes entre partis, qui se font  l'abri de l'électeur (à cause du système proportionnel des élections, chez nous), électeurs qui sont mis devant le fait accompli quand on propose de changer les coalitions. Le moyen d'aller vers la "nouvelle gouvernance" est-il conforme à ce que l'on souhaite proposer comme... gouvernance? On a l'impression que les partis (tous) s'amusent pour l'instant, remis sur le pavois médiatique grâce à "l'événement" qui finalement ne concerne qu'eux, et essaient de changer les choses en en faisant plus encore dans ce qu'on leur reproche. Or, le vrai changement, ce n'est pas d'en faire plus dans une direction mauvaise, mais de changer de direction.


- A ce propos, tiens : certains sujets ne sont jamais abordés. Par exemple, comme je l'ai déjà dit ici, la vente, le commerce ou, pire, le trafic des armes de guerre. En Wallonie, nous possédons - et ce n'est pas un titre de gloire! - une usine, la FN de Herstal, qui fabrique des armes de guerre et les exporte, notamment, vers l'Arabie Saoudite - elle-même les revendant à des trafiquants qui les revendent à Daesh. Autrement dit, et pour faire bref, les armes lourdes quelquefois employées dans les attentats terroristes et qui tuent des Européens proviennent, en partie, de chez nous. Schizophrénie : d'un côté, pour des raisons purement économiques et parce que, semble-t-il, aucun député wallon  ne veut poser cette question sous peine d'être renvoyé à ses pénates, nous fabriquons, exportons et laissons faire le trafic d'armes de guerre jusqu'à en subir nous-mêmes le contrecoup; d'un autre, nous pleurons avec force larmes sur les victimes des attentats que, plus ou moins volontairement, nous avons donc contribué à assassiner. Il faut être fou, oui, schizophrène, pour ne pas vouloir même parler de cela. (Entre parenthèses, je rappelle que l'intention de prière du pape François pour le mois de juin, qu'il demande de relayer auprès de toutes les communautés catholiques du monde, ce que fais ici et volontiers, consiste à demander que cesse la production - sauf celle qui est nécessaire à la défense raisonnable d'un Etat -, le commerce et le trafic des armes de guerre.) Je reviens au sujet de départ : ce que j'aimerais, moi, plutôt que de savoir qui, du Cdh, du MR, du PS, d'Ecolo, de Defi, des autres encore, gouvernera avec qui, c'est d'apprendre qu'une majorité de députés, et particulièrement en Région liégeoise, entend cette contradiction et cet appel et essaie de trouver pour les travailleurs de Herstal une reconversion qui honorerait la dignité du Pays tout entier, et d'abord de la Wallonie. On me dira : "Mais les autres pays reprendront le commerce, et l'entretiennent déjà, tout cela c'est de l'utopie, etc." Je répondrai : "La politique, au sens noble, c'est de l'utopie - voyez Thomas More - et ce n'est pas parce que tout le monde fait quelque chose que ce quelque chose est le bien. Or, le rôle des hommes et femmes politiques consiste à promouvoir le bien, qu'on appelle en politique le bien commun. Et non les intérêts sectoriels ou particuliers." Alors vraiment, si des députés se mettaient d'accord là-dessus (et ce n'est qu'un exemple de changement concret de "gouvernance"), alors, oui, je serais dans l'enthousiasme.


- Mais nous sommes, donc, dans "plus de la même chose", et non (encore?) dans "autre chose". On a beau se réclamer de Mr Macron - tout le monde, à voix plus ou moins basse, s'en réclame aujourd'hui, parce qu'évidemment il connaît en France le succès que l'on sait -, on ferait bien d'attendre les résultats que ses succès promettent. Je l'ai dit ailleurs sur ce blog : Macron, c'est Napoléon, c'est du bonapartisme, et les Français aiment cela de temps en temps quand ils sont fatigués de tout, mais, d'une part, ce n'est pas notre culture politique et, d'autre part, ça ne "marche" pas (République "en marche", jusqu'à quel arrêt?) toujours très longtemps : Bonaparte, environ quinze ans; son neveu Napoléon III, environ vingt ans, De Gaulle, onze ans; Mitterrand, quatorze ans. Après quoi, les fatigues reviennent, et on chasse les élus... même s'ils s'appellent "Emmanuel". Attendons de voir dans cinq ans ce que le "macronisme", forme contemporaine du bonapartisme, aura produit. Et comment les problèmes (chômage, récession, inégalités sociales, etc.) auront ou non été résolus. Je ne pense pas, de toute façon, que ce soit un modèle exportable tel quel.


- En revanche, je crois à toutes les formes possibles d'ouverture et de dépassement de frontières obsolètes : entre les partis issus de clivages religieux (Francs-Maçons libéraux versus Catholiques centristes, par exemple); entre les partis ou les personnes soucieux de liberté économique et sociale, et ceux qui se veulent plus protecteurs des personnes faibles, et incapables d'entrer et de vivre dans une existence de simple compétition; évidemment, entre les "progressistes" (je voudrais bien savoir ce qu'est "le progrès", aujourd'hui) et les "conservateurs" (je voudrais bien savoir ce qu'il faut "conserver"); etc. Mais sur des questions précises, ponctuelles, délicates, que tous, par pitié, se mettent à dialoguer par delà les clivages en vue de décisions favorables au bien commun : la protection sociale minimale, qui permet à tous de rester dignes; la promotion de l'effort, du travail et de l'apprentissage dans l'éducation et la vie économique; le refus d'ériger l'argent en étalon de la réussite et en maître de la destinée - car l'argent, c'est "Mammon", comme dit Jésus, et vous permettrez à un prêtre de citer ici les évangiles, c'est une idole à laquelle on ne peut qu'être asservi, comme à toute idole, et c'est la première d'entre elles, et certes l'argent est nécessaire comme moyen d'échange économique, mais non pas comme critère du bonheur social; la promotion de la culture, des beaux-arts, de la littérature et des autres formes de création, faute de quoi nous serions sous l'emprise délétère d'une société purement vouée à l'économie de marché - or, la culture, qui n'a pas de prix, est gratuite, et mérite dès lors qu'on y investisse énormément; la volonté de pacifier le monde, en réduisant entre les peuples (surtout du Sud et du Nord), les écarts monstrueux dont nos manières de vivre et de consommer sont coupables - c'est le plus grand péché qui crie vengeance au ciel! Evidemment, et en même temps, la volonté affichée et ordonnée, de renoncer aux comportements qui contribuent à la destruction inévitable de la terre, notre "maison commune", de son climat, de ce qu'elle peut produire pour nous nourrir tous ensemble, et de ce qu'elle pourra donner aux générations qui nous suivent. Et puis, encore, et sans être exhaustif, et j'aurais peut-être mieux fait de l'écrire  en premier, le dialogue incessant que tous les pays doivent avoir autour du fait religieux, de sa présence, de ses risques comme de sa nécessité, de son influence dans les structures des Etats (soit qu'ils le mettent à leur service, soit qu'ils le dénigrent ou le combattent, deux positions également offensantes et dangereuses.)


- Bref, il y a matière. "Gouvernance", avez-vous dit, messieurs, mesdames les gouvernants? Ok, gouvernance, mais alors, sur ces sujets-là et d'une façon parfaitement indépendante de vos rivalités politiciennes. Ben y'a du boulot!

vendredi 9 juin 2017

Mensonge et vérité

Ces dernières semaines, un certain nombre de rencontres privées et d'informations publiques m'ont conduit à méditer sur l'emprise du mensonge dans nos vies. Au fond, tout le monde ment, tout le temps, à tout le monde. On justifie par des mensonges publics des rémunérations imméritées et immorales - ceci dans tous les partis politiques et probablement dans tous les pays, et on s'est construit un monde dans lequel il est légitime de gagner ceci et cela, sans plus se poser de question sur l'origine de ces revenus et leur caractère acceptable ou non.
Dans les rencontres privées, aussi, la même chose : il faut d'emblée justifier, et quelquefois jusqu'à l'absurde, le fait qu' a priori, on a raison. Raison de dire ce qu'on dit, de faire ce qu'on fait, de se comporter comme on se comporte. La remise en question, ou en cause, de soi-même, est presque toujours absente lorsque des conflits naissent - dans les paroisses, les communautés de vie, les ménages, peu importe. Comme s'il y avait un seuil intolérable, indépassable, hors lequel la vérité serait tellement blessante qu'elle ne saurait être que niée, refoulée.
Avant de juger les autres, je reconnais que c'est vrai en moi aussi, en moi d'abord.
Tous, nous nous construisons une image que nous brandissons comme des pancartes devant nous : "Voyez, je suis ceci, je suis cela."  C'est faux, bien sûr, c'est une image construite, reconstituée, théâtrale. Nous ne sommes pas ce que nous disons que nous sommes.
La vérité est bien plus cachée, bien plus intime, bien plus difficile à montrer (peut-être n'est-elle pas "montrable"!) Elle ne se délivre que dans le secret du cœur, et c'est tout le travail de la prière silencieuse que d'y permettre un accès, douloureux et nécessaire.
Nous n'apprendrons la vérité de nous-mêmes qu'à la lumière de Dieu, de sa miséricorde, qui ne stigmatise pas, mais libère, aussi, et tout de suite. Car si, comme le dit Jésus, c'est le Diable qui est le Père du mensonge, la vérité, elle, la vérité, seule, nous rend vraiment libres...
Quel enjeu pour nous vies, et pour la société, que d'apprendre à dire, et plus encore, à faire, la vérité, et à dénoncer le mensonge!

vendredi 2 juin 2017

La mort de Mgr Lemmens

On a appris ce matin le décès, survenu dans la nuit à l'âge de soixante-trois ans, à l'Hôpital Universitaire de Leuven, de Mgr Léon Lemmens, évêque auxiliaire de Malines-Bruxelles et responsable du Vicariat du Brabant Flamand depuis 2011. Mgr Lemmens était une belle figure de notre épiscopat, sensible au sort des prisonniers, soucieux de dialogue œcuménique (en particulier avec les Eglises orientales) et interrreligieux (en particulier avec l'Islam). En 2015, il avait participé, avec notre évêque Mgr Harpigny, et avec le futur Cardinal De Kesel, à un voyage d'information et de réconfort en Irak, auprès des populations sinistrées par la guerre.
J'avais eu la joie de le recevoir ici, chez moi à Enghien, "en voisin", comme il le disait lui-même, un dimanche après-midi, en compagnie de mon confrère le curé de Herne. Nous avions gentiment papoté tous les trois en évoquant la situation de l'Eglise et des chrétiens chez nous et dans le monde - ce monde complexe qu'il connaissait si bien.
Je célébrerai ce soir à 18h00 la messe à son intention.

jeudi 1 juin 2017

Retrait(s) du Président Trump

Le Président Trump fait ce qu'il avait promis à ses électeurs. Il vient de se dégager, et de dégager son Pays, des accords de Paris sur le climat. Toul le laissait prévoir.
Sa tournée proche-orientale et européenne était aussi celle d'un retrait, ou de plusieurs : de la diplomatie habituelle qui scellait des accords nord-atlantiques. Le retrait, aussi,  de la simple politesse et du savoir-vivre à l'européenne. Trump est fidèle à ce qu'il a promis d'être : un Américain sûr de sa puissance financière et déterminé à ne plus s'encombrer de ce qui pourrait faire obstacle à la domination de son Pays, parce qu'il croit que celle-ci est entravée par les susdits accords.
Ce sont des manières de cow-boy, évidemment, nous ne sommes plus habitués à ce genre de comportement depuis longtemps  - l'Europe est pour lui une fille perdue qu'il viole à son aise, sans même prendre le soin de rien lui promettre, et en tous les cas, plus le mariage!
Vendre des armes à l'Arabie Saoudite, pour plus d'un milliard de dollars, alors que ce pays est une passoire vers le terrorisme - non seulement il s'en fiche, mais c'est pour lui une manière de dire que le terrorisme peut bien éclater partout en Europe, ce n'est pas son affaire. Après tout, la Belgique aussi vend des armes à ce pays, sans vergogne, pour protéger des intérêts locaux et sectoriels, et personne ne s'en préoccupe.
Aller ensuite voir le pape et lui prodiguer des sourires d'Hollywood pour essayer de contrer la mine effarée de son hôte, autre message : je veux de la religion, oui, mais si elle me sert et si elle sert les States tels que je les conçois. "Tes messages sur la paix, le dialogue interreligieux, la préservation écologique et sociale du monde, tu peux te les fourrer sous ta soutane, ma meuf et ma daughter se sont mises en frais pour toi avec une mantille noire sur la tronche, alors t'arrêtes de nous emmerder."
Les chefs d'Etat européens, pareil : "Je passe devant eux tous, je les ignore." Petite visite de courtoisie à l'Union Européenne, pour dire que "Je suis là", inauguration des nouveaux bâtiments de l'Otan, pour dire qu'ils coûté trop cher et que "C'est pas moi qui paierai Allez vous faire f..."
G7, pareil : "Quelle idée d'avoir choisi cette Sicile aux routes trop étroites pour ma Limousine!"
Et, dans la foulée, évidemment, les accords de Paris, sur le climat : "Vous pouvez vous les carrer où je pense, avec le reste, et sous la soutane de l'autre!"
Je résume tout cela en des termes peu élégants, parce que je suis à peu près certain que c'est ainsi qu'ils sont formulés dans l'intime conviction de l'actuel Président des Etats-Unis d'Amérique, l'un des hommes les plus puissants du monde.
Evidemment, tout cela est consternant.
Mais l'Europe ne devait-elle pas s'y attendre? L'Histoire nous apprend que les relations transatlantiques ont toujours été chahutées, et qu'il aura fallu du temps, dans les deux conflits finalement mondiaux du XXème siècle, pour que l'Amérique s'engage aux côtés de nations dévastées par des prétentions impérialistes ou fascistes de l'autre côté de l'Atlantique.
Oui, nous avons le droit d'être consternés.
En même temps, pour reprendre encore l'Histoire du XXème siècle, c'est par deux fois les USA qui nous ont sauvés de la barbarie dans laquelle nous étions englués. Ce sont des jeunes hommes de dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, arizoniens,  texans et californiens, qui n'avaient pas grand chose à faire de notre continent ou de nos pays, qui sont venus crever le ventre ouvert, déchiquetés sur les plages de Normandie ou d'ailleurs - les cimetières militaires, là-bas et partout, en témoignent encore.
Alors, même si nous sommes consternés - et à juste titre -, il ne serait pas judicieux, ni simplement juste, je crois, de mépriser.
Une majorité d'Américains a, semble-t-il, voulu avoir à sa tête un Régime protectionniste, fermé et arrogant. Nous ferions bien de nous demander pourquoi (et les réponses viennent vite : détresse et paupérisation des classes moyennes, méfiance vis-à-vis d'une caste politique qui n'a pas l'air d'entendre ce qu'on lui dit, volonté de virer tout ça...), nous le ferions bien, parce que cette vague populiste et désolante risque fort de venir submerger nos rivages, de l'autre côté de l'Atlantique. Et sans doute plus tôt que prévu...

dimanche 28 mai 2017

Renier sa foi?

Avant-hier, vingt-neuf coptes, parmi lesquels des enfants, ont été exécutés d'une balle dans la tête par des militants du prétendu "Etat Islamique" parce qu'ils refusaient de renier leur foi chrétienne. Ils se rendaient, comme c'est souvent le cas en Egypte, à une retraite organisée dans un monastère distant d'environ 200km au sud du Caire.
Nouveaux martyrs, courageux, vous me renvoyez la question : qu'aurais-je fait, moi, si confortablement installé dans ma foi d'Occidental qui ne dérange guère que quelques idéologues en mal de polémique? Il faut du temps, avant de répondre. Parce que la réponse touche à la foi, à sa profondeur, à ce qu'elle porte d'essentiel - ou non - en nous.
J'y pensais ce matin en célébrant des "premières communions" d'enfants, ici à Enghien : merveilleux petit troupeau, si décidé - mais parents et amis ne voient guère là-dedans qu'un rite sympathique, et probablement pas une étape décisive dans une foi chrétienne pour laquelle on risquerait, un jour, de devoir donner sa vie.
Les enfants morts en Egypte avaient le même âge que ceux qui, ce matin, ont communié ici pour la première fois.
Autre communion, sanglante, celle-là, au Corps supplicié, ouvert, offert à jamais. Autre communion qui féconde, sans doute, et donne une singulière gravité à l'autre...
(Ah oui, et pour rappel : il est extrêmement probable que dans les armes qui ont exécuté ces personnes, la plupart venaient de chez nous, étant d'abord passées par l'Arabie Saoudite...)

vendredi 26 mai 2017

Leçons de vie de Mgr Stroskans

Pourquoi faut-il qu'en cette chaude soirée de mai je me souvienne, comme une fulgurance, de Mgr Bolislas Stroskans? Cet évêque d'origine lettone, je l'ai connu dans la seconde partie des années 1970, alors que jeune étudiant à Leuven je fréquentais l'Abbaye du Mont-César, où il résidait et achevait sa douloureuse existence. Douloureuse : persécuté et déporté dans les geôles et les camps soviétiques d'abord, puis nazis, il avait été torturé pour sa foi sans jamais cesser de protester et de revendiquer la liberté de croire. Il est mort au début des années 1980, et sa cause de béatification est engagée par le Diocèse de Malines-Bruxelles.
Si je pense à lui, sans doute, c'est que je viens de lire des choses inquiétantes sur la liberté religieuse, sur la liberté de dire et de professer ce que l'on croit, y compris dans nos pays nord-occidentaux. Evidemment, nous ne sommes pas en Lettonie ou en URSS ou en Allemagne dans la première moitié du XXème siècle! Mais certains raisonnements me consternent, ceux qui voudraient voir disparaître la religion de l'espace public. Cela n'est pas la démocratie, cela, c'est l'idéologie qui a prévalu dans les pays et les époques pré-cités, avec les conséquences que l'on sait.
La démocratie consiste à laisser chacun s'exprimer, sans jamais vouloir imposer son point de vue. La démocratie est riche des débats - et chez nous, mon Dieu, comme ils sont rares! -, débats académiques, politiques, littéraires, culturels, dans lesquels les opinions devraient pouvoir s'affronter avec élégance, se dire et être écoutées dans le respect mutuel. Nous sommes encore fort éloignés de ce Paradis, de cet Eden rêvé par Platon...
On vit dans des castes, des a priori, des rejets systématiques de l'autre.
Certains aimeraient couper la tête de tout ce qui ne leur ressemble pas, et qu'ils traitent de "passéiste", de "ringard", de "sous-évolué".
Des exemples? Prenons-en trois :
- l'avortement. Question délicate. Tout le monde aujourd'hui devrait dire et répéter, si l'on suit la doxa médiatique,  que c'est, sans plus et sans réserve, un droit absolu des femmes. Or, évidemment les femmes sont les premières concernées, et donc il faut des législations qui respecte leurs droits. Mais la vie humaine l'est aussi (je ne parle pas de "personne humaine", etc., cela, ce sont des concepts philosophiques toujours discutables.) Et le point de vue qui pose la question de la vie humaine, et de son respect, est un point de vue qu'il faut aussi entendre, en débat avec le reste.
- l'euthanasie. Pareil. Evidemment, certaines situations de fin de vie, notamment parce que les techniques et les soins médicaux qui prolongent la vie ont évolué, méritent d'être aménagées légalement - et il est normal que les Parlementaires s'emparent de la question. Mais, comme pour le point précédent, il s'agit toujours de supprimer une vie humaine, et ce n'est pas rien, et cela peut conduire à une banalisation dangereuse. Il faut entendre cette crainte.
- le mariage "pour tous". Evidemment (enfin, c'est une évidence à mes yeux depuis très longtemps, et qui finira naturellement par rallier tout le monde, après un combat "gay" difficile et douloureux dont j'admire toujours le courage), tout le monde a le droit de se marier, que ces personnes soient hétéro, homo, bi ou trans. Cela me semble donc une évidence, même si nous ne parlons pas ici de mariage sacramentel qui, en principe (!) suppose la foi chrétienne et une volonté de progresser dans la vie avec le Christ. Or, chez les chrétiens, la différence sexuelle reste une différence pertinente, notamment du point de vue sacramentel, et il me semble que c'est aussi une chose que l'on peut entendre. Est-ce que la différence de "genre" - qui n'est jamais qu'une construction idéologique à côté d'autres, y compris à côté de la différence sexuelle - doit désormais s'imposer comme un dogme nouveau? Là encore, quand on ose émettre une objection, on est renvoyé dans la ringardise.

Et merde! Il faudra bien que  notre société démocratique accepte la pluralité des points de vue, et des discussions franches, ouvertes, et donc discordantes, sur les sujets qui fâchent. C'est un signe de bonne santé. Je rattache à cela l'éviction progressive et déterminée des cours de religion dans l'enseignement officiel,  chez nous : un appauvrissement, de tout évidence, mais que certains veulent programmer comme un gage de "neutralité". Personnellement, pour moi, "neutralité" - qui n'a rien à voir avec "laïcité", comme je l'ai dit déjà dans un post précédent - rime avec "stérilité". Interdire aux opinions (y compris religieuses) de s'exprimer, c'est appauvrir en effet la démocratie, et certainement pas lui donner des chances d'épanouir l'humanité.
Dans la première moitié du XXème siècle, pour un principe ou pour son contraire, dans les deux cas pour de l'idéologie,  certains Etats ont programmé cet appauvrissement. Et on sait ce que cela a produit...

Mgr Stroskans, voilà sans doute pourquoi je pense à vous ce soir, à vous, évêque martyr et oublié, mais témoin d'une vérité qui veut se dire malgré les idéologies dominantes.

samedi 20 mai 2017

Ne rien préférer à l'amour de Dieu

Deux faits marquants, aujourd'hui.
D'abord, dans la gestion matérielle de nos paroisses, une remarque à propos de certaines transactions, remarque que j'ai faite pour choquer comme l'Evangile doit choquer : "Ce n'est jamais que de l'argent", alors qu'une somme importante est en jeu. Evidemment, je suis le premier à veiller au bien commun dans ce domaine, et je connais comme on dit "la valeur de l'argent", et tout ça, mais je ne veux pas, non, je ne voudrai jamais, que l'on devienne l'esclave de Mammon. Il faut en user, certes, le dompter toujours, c'est une sale bête, mais jamais, non jamais en faire son dieu. Nous ne pouvons pas - Jésus nous le rappelle assez, de la part du Père - aimer à la fois Dieu et l'argent. L'argent, ce ne sera jamais que de l'argent (assez proche de la merde, nécessaire au fonctionnement de l'organisme, mais dont on ne fait pas son plat.) Usons de Mammon, sans doute, faisons-en notre domestique, pas l'inverse. Quand l'inverse survient (voyez les affaires partout, chez nous, à Charleroi - encore - ou ailleurs en Région Wallonne), l'être humain est défiguré, il prend vraiment le masque du diable, un esclave, une sale bête. Beurk! Pas de ça chez les chrétiens!
Ce soir, j'ai eu la joie de passer un long moment avec un jeune ami de 26 ans, que j'aime de tout mon cœur. Il est brillant, intelligent, et heureusement lucide - c'est aussi son drame! Il se rend compte que la société dans laquelle il vit, qu'on lui a offerte en partage et qui l'a porté à une profession dans laquelle il gagne bien sa vie - revoici la question de l'argent - ne saurait combler son cœur, son désir profond. Fêtard qu'il est, émouvant jusque dans ses excès de fête, il voudrait que tout cela change. C'est entre ses mains.
Les miennes, désormais,  sont trop vieilles, trop usées.
Les siennes sont jeunes, elles peuvent faire le ménage - mais il ne le fera pas à l'extérieur s'il ne le fait à l'intérieur.
Nous nous sommes compris là-dessus. Et, tout fragile qu'il soit, j'ai en lui une confiance absolue - il a compris la vie, mais comme le chemin sera rude s'il veut y apporter des changements et non pas simplement s'y conformer.
Mon rêve : qu'il en trouve d'autres, comme lui, qu'ils s'unissent et de l'intérieur (d'eux-mêmes, d'abord, et du "système", ensuite) fassent changer les perspectives. Ce changement est d'abord, est nécessairement d'abord, spirituel.
Mais il est urgent - sinon, nous allons vers une société de malheureux riches, plus malheureux encore que les pauvres qu'elle aura créés.
Si je crois en Dieu - mon ami n'y croit pas, lui, et cela n'a pas d'importance, le constat est identique -, si je crois en Dieu, donc, c'est entre autres parce que cette foi m'aide à "ne rien préférer à son amour". Je pense avoir, au minimum, compris ceci : rien ne peut rivaliser avec l'agapè, l'amour de Dieu, le don de Dieu, rien, ni la prétention de la gloriole ou de la reconnaissance humaines, ni la fortune, ni la beauté passagère, ni les états amoureux, ni l'éphémère esthétique des corps, ni l'illusion d'une famille idéale où tout le monde vivrait angéliquement  au diapason de tout le monde, ni.... rien.
Alors, on a beau me chanter qu'on fera des cours de citoyenneté, de neutralité, de laïcité, de ci et de ça, et du reste, c'est très intéressant, certes, mais  cela ne remplacera jamais ce pour quoi je suis fait, "appelé" (comme on dit d'une "vocation") : tout cela n'a pas une importance décisive. Ce qui compte, c'est l'agapè. C'est-à-dire, l'amour. L'amour de Dieu. Il ne faut rien lui préférer, pour être heureux.

dimanche 14 mai 2017

Macron, Napoléon...

En regardant ce dimanche, par intermittence, quelques images de la prise de fonction du nouveau Président français, je me disais que nos voisins sont décidément des "bonapartistes". Il leur faut un leader charismatique, un "sauveur", un chef d'Etat puissant - quitte à le congédier ensuite avec brutalité. Il leur faut un Louis XIV - mais trois générations plus tard, on coupe la tête de son  successeur. Il leur faut un Napoléon, ou plutôt un Bonaparte - et on y croit jusqu'à Waterloo. Il leur faut un De Gaulle - que l'on finit par récuser lors d'un referendum. C'est une sensibilité politique que nous n'avons guère en Belgique, plus habitués que nous sommes à un régime parlementaire avec ses accords, ses compromis, ses avancées à petit pas.
Je peux comprendre ce besoin - Macron nouvel élu, mais aussi nouvel Elu, Macron chef des armées, Macron donnant des tapes amicales au cou, aux joues, de ses grognards, Macron sauveur de la France, Macron sauveur de l'Europe, oui, Macron Napoléon... Je peux comprendre ce besoin parce qu'il correspond au désir légitime de vivre dans un Etat protecteur et symboliquement fort, avec une "unité nationale" bien visible à de certains moments. Le nouveau Président français a manifestement le talent d'incarner ce genre d'autorité - un talent que son prédécesseur, pour être euphémique, possédait peu.
Mais... (car il y a un mais)... les revendications sectorielles, légitimes, reviendront vite, les réalités économiques sont ce qu'elles sont, les ambitions politiques restent de leur côté probablement intactes. Du coup, les déceptions risquent toujours de se vivre à l'aune des espérances.
En attendant, ce jour de fête des Français, nos amis, était sympathique à observer...

samedi 6 mai 2017

Laïcité, neutralité

Je suis très attaché à la laïcité de l'Etat. Je la vois comme une conquête des "Lumières" philosophiques du XVIIIème siècle, et la garantie d'une pluralité possible d'opinions, de convictions, de religions, à l'intérieur d'une même communauté de citoyens. Mais la laïcité, telle que je la décris ici, suppose pour tous la possibilité de s'exprimer, de se dire : étymologiquement, elle renvoie au grec laos, qui signifie "peuple". Et j'aime cette étymologie, même si elle peut quelquefois être détournée en "populisme".  Dans une démocratie telle que je l'apprécie, le peuple doit s'exprimer, non seulement par le suffrage universel, mais aussi par les associations, les mouvements, les syndicats, et ainsi de suite. A mon sens, il n'y aura jamais assez d'expression populaire...
C'est pourquoi, de ce point de vue, la ¨"neutralité" ne recoupe pas la "laïcité". La première - toujours pour faire dans l'étymologie - renvoie au latin neuter : "ni l'un ni l'autre". C'est-à-dire, finalement... personne! Que personne ne s'exprime. On sait où cela conduit : certains s'expriment quand même, et cette expression devient la norme intangible. La neutralité ainsi comprise peut conduire à faire taire tout le monde...
En revanche, la laïcité donne à chacun le droit de s'exprimer.
Dans le domaine religieux, cette distinction est grandement opératoire. La laïcité permet à tout le monde de vivre et de dire ses convictions, dans le respect des convictions d'autrui. La neutralité, elle, interdit à tout le monde de parler, que ce langage soit verbal ou simplement un langage de signes... Or un signe n'est signifiant que pris dans un ensemble : c'est ce qui différencie, par exemple, le port de la burka musulmane de celui de la kippa juive. Dans le premier cas il s'agit souvent - et pas toujours, du reste - d'un signe concordant avec beaucoup d'autres, et alors en effet insupportable non seulement chez nous mais partout, d'une soumission de la femme à l'homme. Dans le second, il s'agit simplement d'un signe d'appartenance à une religion, certes fière d'elle, mais longtemps méprisée, persécutée, et qui, à juste titre, revendique simplement d'être ce qu'elle est sans vouloir aucunement mépriser quiconque ou s'imposer à tous. Cela n'a rien à voir. Qu'au nom de la "neutralité" de l'Etat, on interdise les deux d'un même mouvement - je ne rêve pas, c'est ou c'était récemment le discours de Madame Le Pen - relève d'un manque épouvantable de discernement et d'intelligence.
Nous n'arriverons à rien tant qu'il n'y aura pas, dans nos pays, un grand débat entre l'Etat et les religions pour honorer la laïcité. Mais pas cette indigence de l'esprit qu'on nomme "neutralité".

dimanche 30 avril 2017

Le droit d'être déçu

Nous connaissons par cœur le chapitre 24 de l'évangile de Luc que nous lisions ce dimanche : l'épisode des "disciples d'Emmaüs".  Un texte magnifique, du reste, mais tellement ressassé qu'il faut réapprendre à le lire comme si c'était la première fois.
Tenez, pour prendre l'un de ces détails où se cache la vérité d'un texte : des deux disciples rejoints par Jésus Ressuscité sur la route d'Emmaüs, on nous dit que "leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître" (Lc 24, 16). Ce n'est pas seulement qu'ils ne le reconnaissent pas : il y a comme une force en eux qui les en empêche, et le grec dit ekratounto, où il est bien question d'une espèce de puissance qui s'est emparée de leur regard, de leur capacité - intérieure et extérieure - à voir, à discerner, à reconnaître. Littéralement : "Ils étaient dominés par une force les empêchant de le reconnaître".
Quelle est cette force aveuglante?
Il me semble que c'est la tristesse en nous et, plus largement, la déception.
Exactement comme pour les disciples d'Emmaüs, d'après ce qu'ils disent eux-mêmes : "Et nous qui espérions!" Ils avaient placé tant d'espoirs en ce Jésus,  en la libération promise par lui,  et voilà que sa destinée est finie, fracassée par les puissances en place.
Nous aussi, qui avons quelquefois reçu avec enthousiasme la foi dans notre enfance, nous avons pu placer en elle tant d'espérances! J'y songeais, ce matin, en célébrant les premières communions à Hellebecq pour sept enfants magnifiques et sérieux "comme des papes". La vie s'est avancée, nous avons, nous semble-t-il, mieux compris, nous avons vu à l'œuvre les forces du mal en nous et autour de nous, nous avons fait la part de l'illusion toujours possible, nous avons traversé des épreuves, et toujours comme pour les disciples d'Emmaüs, vraiment, "le soir tombe" sur nos vies en nous laissant un goût d'amertume. Où est-il, l'enthousiasme de notre enfance? Je songe au mot de Marx : "Déçu, enfin devenu raisonnable." Et nous avons, oui, le droit d'être déçus...
Je suis frappé par cette tristesse, que l'on trouve infiniment plus présente chez nous que chez des populations plus fragiles dans le reste du monde : la merveilleuse Afrique est là pour nous stimuler dans la joie (j'ai assisté ce matin à "la première" de notre chorale africaine : quel boum! Là, au moins, on danse, on chante!). Oui, sinon, tristesse des visages, des situations, amertumes ressassées dans les familles, déceptions les uns des autres, rancoeurs, rivalités, mesquineries, et puis bien sûr les maladies, les échecs scolaires ou économiques, et puis enfin, comme chantait Brel, "la mort qui est tout au bout". Une espèce de chape de tristesse pèse sur nos manières de vivre, d'espérer, d'aimer. Une insatisfaction permanente, toujours perceptible, à fleur de peau...
Voilà ce qui écrase notre regard et nous rend aveugles à l'intérieur de nous-mêmes; voilà ce qui nous rend incapables de reconnaître le Ressuscité et sa Vie débordante.
Nous avons le droit d'être déçus, sans aucun doute.
Mais nous avons aussi le devoir d'ouvrir les yeux, de repousser en nous le poids de la tristesse. Car la Vie est là, qui nous appelle... Et le Ressuscité, le Vivant, est là, lui aussi, compagnon de toujours, à nos côtés, qui nous offre encore et encore les signes de sa Présence.
Alors, au bout da route, au bout de la peine, "leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent."

jeudi 27 avril 2017

Prêter serment...

Il faudra donc peut-être bientôt, en Wallonie, que les ministres et responsables des cultes prêtent serment de respect à la Constitution et aux lois du Pays et de la Région, comme à la Déclaration des Droits de l'Homme de 1948, devant les autorités compétentes, provinciales ou communales.
Je le ferai volontiers, d'autant que dans cet ensemble de textes, je relève encore une fois, pour rappel, le magnifique article 18 de la  susdite Déclaration Universelle des Droits de l'Homme :

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites.

La séparation des Religions (pour ne pas dire des Eglises, car c'est ici trop court) et de l'Etat, cela va dans les deux sens...  A partir du moment où l'Etat respecte aussi les Droits de l'Homme et favorise, par exemple, la mise en œuvre de cet Article 18, je n'ai pas de problème pour lui prêter serment...

lundi 24 avril 2017

Petit regard sur les élections françaises...

Le premier tour des élections républicaines chez nos voisins et amis français me donne à penser essentiellement ceci : les frontières bougent, toujours et partout. C'est vrai des frontières de l'éthique - les certitudes de la "loi naturelle" défendue par l'Eglise sans qu'elle y mette toujours un grand souci de dialogue, ces certitudes, donc, sont en train d'éclater dans nos pays occidentaux (avortement, euthanasie, mariage pour tous, etc.) Plus grave : le nationalisme se montre à visage découvert, avec sa part de protectionnisme, de xénophobie, d'entrave à la liberté de circulation des personnes et des biens, bref, tout ce qui contredit en lui la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme qu'avaient inspirée les horreurs des deux guerres mondiales du XXème siècle. Tout bouge.
En France, pour revenir à elle, les partis traditionnels qui tenaient le haut du pavé s'effondrent : la Droite et la Gauche classiques, que l'on croyait prédestinées à se partager depuis toujours et pour toujours, en alternance, le pouvoir politique, s'estompent du paysage. Leur faute? Précisément, sans doute, d'avoir gouverné trop longtemps en formant un "entre-soi" incapable de voir encore le monde réel, ses problèmes concrets, ses désespérances. En témoignent les mensonges éhontés, les revirements des uns et des autres - en effet impardonnables. Et cette fois-ci, l'argument "Ils le font tous" - pernicieux en diable, si j'ose dire, du point de vue de la morale, car ce n'est évidemment pas parce que tout le monde fait quelque chose que c'est bien! - oui, cet argument pervers s'est retourné contre ceux qui en usaient : puisqu'ils le font tous, virons-les tous!
Du coup, un Centre émerge, fatalement assez "mou", compromis porté par un jeune homme sans doute brillant mais dont on questionne à juste titre les résolutions et la compétence. On se pose la question : ce Centre sera-t-il assez ferme pour combattre l'hydre sans cesse renaissante, ce parti fascisant que soutiennent même certains catholiques? Oh! Les politiciens belges feraient bien de garder pour eux leurs conseils et leurs avertissements : chez nous, au niveau fédéral, ils se sont alliés à l'analogue du FN, la NVA, dont certaines propositions et certains thèmes sont identiquement les mêmes que ceux de Madame Le Pen. Monsieur Mélenchon, probablement très déçu de sa défaite, rechigne à donner des consignes de vote : s'il favorise l'abstention, il favorisera du même coup la possible victoire de cette candidate au sourire carnassier, et de ce Parti qui ferait basculer la France, et l'Europe, vers on ne sait quoi... Certains cathos de droite, ceux de la "manif pour tous", etc., qui soutenaient Fillon, disent déjà qu'ils voteront Le Pen. On frémit. Qu'ont-ils de "catholique", ces imbéciles sans mémoire, qui confondent leur foi prétendue avec une idéologie nauséabonde? N'empêche : ils pourraient bien, eux aussi, favoriser une victoire à la Trump!
Nous serions bien : Trump aux USA, Poutine en Russie, Erdogan en Turquie, Le Pen en France.
Oh, ce petit regard du lendemain sur la cuisine intérieure de nos voisins et amis n'a rien de rassurant. Il nous invite à la vigilance, à la droiture, au discernement dans nos choix quotidiens, à la générosité dans la foi. Et d'abord, sans doute, à la prière!

dimanche 9 avril 2017

Barbarie en Egypte au seuil de la Semaine Sainte

27 tués à Tanta, et 78 blessés, 16 tués à Alexandrie et un nombre encore indéterminé de blessés... Ce Dimanche des Rameaux et de la Passion aura été meurtrier en Egypte, où le prétendu Etat Islamique a revendiqué deux attentats meurtriers dans des églises coptes orthodoxes.
Les Coptes constituent les communautés chrétiennes parmi les plus anciennes et les plus vénérables dans notre Histoire. Ils sont aussi, trop souvent, parmi les plus méprisés, et sont régulièrement l'objet de brimades et de violences comme celles de ce matin.
La Semaine Sainte sera malheureusement vraiment sanglante, alors qu'on y vénère précisément le Juste injustement jugé, condamné à mort et exécuté.
Le Juste en lequel les chrétiens confessent et reconnaissent la présence de Dieu - pour eux, il n'est pas d'autre idée possible de Dieu que celle qui passe par la Croix.
Je songe aussi à tous les lieux où l'être humain est pourchassé par vengeance, par haine, par répression : le Congo en est ces jours-ci un exemple qui nous meurtrit tous, et qui atteint de plein fouet notre Vicaire, l'abbé Honoré,  et les siens.
Tout cela donne aux célébrations des jours qui viennent une tonalité particulièrement sombre, grave et réaliste. Ce que nous donnons à voir, ce n'est pas seulement la mémoire d'un homme du passé, c'est l'aujourd'hui de l'Homme, partout torturé, pourchassé, vilipendé. Et c'est là que Dieu se trouve, dans cet abandon continuel, ce cri d'athée jeté vers un ciel vide par le Fils Bien-Aimé : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?"
Et pourtant, en filigrane, dans les textes, dans nos cœurs, comme un fil ténu, déjà, l'espérance de Pâques, la lumière parcimonieuse de la Résurrection...

vendredi 7 avril 2017

Mesquineries et Bonne Nouvelle

La semaine n'aura pas été facile.
Il aura fallu faire face (le plus souvent, par un silence réprobateur) à un certain nombre de mesquineries et d'étroitesses d'esprit, à des réactions à fleur de peau, disproportionnées par rapport à des attaques imaginaires, de personnes qui prennent la mouche pour rien - on a vraiment envie de leur dire d'aller au diable, si ce n'est pas déjà fait. D'autres qui masquent mal leur envie de prendre ou de reprendre du pouvoir, par toutes sortes de biais - on les envoie paître au même lieu que les précédentes.  Et encore : des ataviques du racisme, qui vous tiennent impromptu, et avec un clin d'œil appelant la connivence, des propos qu'on croyait impossibles sur des personnes d'origine étrangère. A mépriser? Pas seulement, c'est trop grave : au diable, avec les autres! (Ca va finir par faire du monde...) Et puis il y a des fous complets, des délirants qui vous assiègent parce que, dans leur rêve, ils ont eu une vision (et une mission, cela marche souvent ensemble) de la Sainte Vierge ou de je ne sais qui leur enjoignant d'interpeller le curé local. Ceux-là sont, à tout prendre, les moins dangereux et peut-être les plus braves. Quand, dans une journée, vous recevez un joyeux mélange comme celui-là, il y a de quoi prendre ses jambes à son cou et s'enfuir loin, très loin.
Mais... dans la même journée, telle confession, tel courriel, telle confidence, tel retournement, vous encouragent. De même que la persévérance des personnes associées au quotidien à la tâche pastorale, prêtres, secrétaires, sacristains et autres, une persévérance admirable, humble, priante. Alors... on reste!
On essaie de prier, d'offrir le tout, de laisser le Christ démêler lui-même, devant le Père, ce qui dans tout cela est faute, péché, impuissance, simple faiblesse humaine.
On rend grâce, aussi, on continue de s'émerveiller : pour tel confrère fidèle à travers ses souffrances et ses craintes, pour telle initiative pastorale qui porte du fruit dans la Région, et finalement pour les bienfaits que Dieu répand sur le monde, sans que toujours on les voie. Tiens : la joie d'apprendre l'initiative de l'archevêque d'Auxerre-Sens, la semaine dernière : avec l'accord de ses confrères évêques français, il a demandé à Rome d'ouvrir le procès en béatification de Marie Noël. Marie Noël! Ma chère Marie Noël! Comme elle doit être honteuse, confuse, que "ces Messieurs" (ainsi appelait-elle les gens du clergé avec ce qu'elle nommait elle-même une "crainte révérentielle") s'intéressent à elle! Et pourtant, comme elle aidera encore mieux ceux qui vont maintenant la prier pour qu'elle intercède! Depuis que j'ai appris cette nouvelle, je ne cesse de la prier : qu'elle fasse des miracles (elle va en avoir besoin, autant que ceux qui en bénéficieront.) Dans la foulée, le curé de la Cathédrale d'Auxerre, qui enseigne aussi à l'Institut Catholique de Paris, m'apprend qu'en septembre un colloque se tiendra là sur Marie Noël et sur son Œuvre, et il me demande d'y intervenir. Je le ferai, bien sûr, et avec joie : je ne savais pas que j'aurais l'occasion de remercier ainsi celle qui m'aide depuis tant d'années, et qui a quitté cette terre voici juste cinquante ans.
Oui, au fond, la balance penche du bon côté : les mesquineries ne feront jamais le poids devant la Bonne Nouvelle!

dimanche 2 avril 2017

Vérité et idéologie

J'entends, comme tout le monde, les discours des uns et des autres à la télé, je les lis sur les blogs d'internet, sur les réseaux sociaux et dans la presse écrite. Les sujets de débat ne manquent pas : élections françaises, comportements des femmes et hommes politiques, situation économique, tensions internationales, crise de l'Europe, place du religieux et des religions dans la société d'aujourd'hui, divergences de vue touchant le début et la fin de la vie, avortement comme délit ou comme droit, etc. Tant mieux : que tout soit mis en débat, c'est la chance de notre monde et, par pitié, qu'aucun sujet ne soit tabou!
Une seule chose peut me heurter dans ces "discussions" : l'idéologie. Je veux dire : prétendre que les idées, les constructions intellectuelles, les évidences que l'on a en tête ne soient précisément pas discutables, prétendre qu'elles sont plus vraies que la vérité des faits. J'ai ainsi épinglé, récemment, sur ce blog, et par exemple, Michel Onfray et ses affirmations sur le "Jésus de l'Histoire". J'entends quelquefois dire ou je lis quelquefois, et quelquefois dans des médias supposés sérieux, des énormités sur de prétendues "positions" de l'Eglise catholique - j'imagine dès lors que, sur des sujets que je connais moins bien, on est capable aussi de relayer n'importe quoi, et n'importe comment, n'importe où.
Par idéologie : par souci de faire triompher ses idées, au prix de la vérité des faits.
Nous sommes quelquefois plongés, oui, dans une société du mensonge - aux Etats-Unis, certains ont même théorisé l'époque en l'appelant "l'ère de la post-vérité". La "post-vérité", c'est le mensonge.
Et le mensonge, c'est le diable : "Votre père, c'est le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père. Dès le commencement, il s'est attaché à faire mourir l'homme; il n'avait pu se maintenir dans la vérité parce qu'il n'y a pas en lui de vérité. Lorsqu'il profère le mensonge, il puise dans son propre bien, parce qu'il est menteur et père du mensonge." (Jn 8, 44)
La résurrection que nous allons célébrer bientôt, le cœur de notre foi, c'est aussi le triomphe de la vérité sur le mensonge - sur toutes les formes de mensonge. Celui-ci, certes, peut bien faire illusion un temps, il peut même parfois sembler prendre toute la place jusqu'à être pris pour la vérité - rien à faire, il est vaincu, déjà vaincu, par la puissance de Vie du Christ.
Cette impiété du mensonge, qui est une forme de mort, est engloutie dans la victoire de Pâques, tant espérée, tant attendue - ainsi l'entrevoyait le psalmiste :
"J'ai vu l'impie dans sa puissance se déployer comme un cèdre vigoureux.
Il a passé. Voici qu'il n'est plus." (Ps 36, 36)

samedi 25 mars 2017

Religion : privé, public?

On s'agite beaucoup, ces temps-ci, dans le "landerneau" médiatique : des responsables politiques ayant dit leur appartenance chrétienne, cela semble en gêner quelques autres. Et les polémistes de confondre, allègrement, laïcité, neutralité, ce qui est public, ce qui doit rester privé, etc. On s'agite tant qu'on en vient parfois à être... ridicule : pourquoi un homme public ne pourrait-il pas faire état de ses convictions? Toutes privées qu'elles soient, n'influencent-elles pas, de façon inévitable, ses décisions politiques? En tout cas, c'est à espérer! A partir du moment où les choix de chacun, pourvu qu'ils soient conformes au socle des valeurs communes qui soudent notre vivre-ensemble, respectent ceux des autres, c'est au contraire un enrichissement que de les confronter. La laïcité, ce n'est pas le refoulement du religieux dans le privé - j'ai déjà dit longuement ailleurs, sur ce blog, que le religieux était nécessairement, pour une part, public. C'est un cadre offert à tous pour que chacun puisse s'exprimer, être respectueusement entendu et, pourquoi pas, contredit.
C'est en ce sens que nous avons reçu le bel exposé de Mr Javaux, mardi dernier - j'en ai parlé dans mon dernier post. Et qu'il ne me semble pas que cela ait gêné personne.
C'est en ce sens que le pape a reçu hier les chefs d'Etat ou de gouvernement des pays de l'Union Européenne, présents ces jours-ci à Rome pour commémorer le soixantième anniversaire du "Traité de Rome", signé le 25 mars 1957 - voyez la vidéo, et, après les discours - dont celui, remarquable, de François, sur un avenir possible (le seul!) de l'UE - observez la correction et, quelquefois, et quelquefois de façon inattendue (François Hollande, Alexis Tsipras, etc.), la chaleur des retrouvailles de ces chefs d'Etat et du Saint-Père... On est ici dans un monde de courtoisie, de respect, d'écoute, et personne ne met en doute le fait que la "laïcité", pourtant, soit intacte!
J'ajoute, pour la petite histoire, que cette "salle royale" du Palais apostolique, je la connais par cœur, pour y avoir participé déjà à bien des rencontres, conférences, sessions, etc., et que je suis tout ému d'y voir rassemblés les responsables de l'UE...

mercredi 22 mars 2017

Laudato si'

Hier soir s'est terminé à Enghien le cycle de conférences de carême consacré cette année à une approche multiple de l'Encyclique du pape François, Laudato si'. Publié à Rome le 24 mai 2015, voici donc près de deux ans, ce texte est considéré comme l'une des chartes les plus importantes pour l'humanité à venir, qui lie son devenir à celui de la planète et à la solidarité dont elle se rendra capable.
Isabelle Stengers, lors de la première conférence, invitait les chrétiens qu'elle avait devant elle à une vraie "conversion" à la lecture de ce document, et surtout à en saisir les enjeux scientifiques, technologiques et humains. Puis Paul Scolas, la semaine suivante, en théologien qu'il est, montrait comment Laudato si', en continuité avec l'enseignement social de l'Eglise catholique, constitue une exégèse très fine de la Révélation et rappelle que le propos tenu n'est pas accessoire, mais central dans la foi des chrétiens. Enfin, hier soir, Jean-Michel Javaux, homme politique connu chez nous, ancien co-président d'Ecolo, bourgmestre d'Amay, nous faisait partager son enthousiasme pour une Encyclique  à ses yeux essentielle, capable de relancer une politique de proximité et de solidarité.
De beaux moments passés ensemble dans l'église d'Enghien, dont je me réjouis chaque année qu'elle redevienne ainsi un lieu de rencontres et de débats autour de thèmes importants, fondateurs d'avenir.
Merci aux intervenants et à tous ceux qui rendent possibles ces "conférences de carême"...

samedi 18 mars 2017

Michel Onfray et l'existence historique de Jésus

Les ouvrages de Michel Onfray connaissent un grand succès médiatique et économique - ils se placent souvent en tête des ventes.
Ce n'est pas pour cela qu'ils m'agacent, mais pour leur légèreté.
Dans Décadence, le dernier (en date), l'auteur fait sienne la thèse qualifiée de "mythiste" : Jésus, le personnage historique, serait un mythe, une histoire intéressante mais inventée. Encore une fois, Onfray a négligé de travailler, optant de façon purement idéologique pour une proposition largement démentie par les études scientifiques, exégétiques et philologiques du XXème siècle - et en particulier, celles qui furent avec minutie conduites à la Faculté de Théologie de l'Université Catholique de Louvain par des maîtres intransigeants comme Albert Descamps (travaux de première main évidemment ignorés par notre mêle-tout de "philosophe", qui ne connaît de sources que les secondes, et soigneusement filtrées par ses a priori.)
C'est pitoyable. Onfray est sûrement un brave garçon, qui doit avoir des comptes à régler, comme beaucoup, avec la religion chrétienne (ou catholique).
Que cela le conduise à épouser et à défendre des thèses scientifiquement improbables, en sachant que son nom leur apportera une caution médiatique, c'est, pour un prétendu "philosophe", proprement scandaleux - cela s'appelle de la malhonnêteté intellectuelle.
Notre monde est déjà assez difficile.
Que chacun y fasse son métier, avec dévouement, le plus souvent dans l'ombre, le plus souvent médiocrement rémunéré, mais s'il vous plaît, avec la décence de l'honnêteté.

lundi 13 mars 2017

Jour anniversaire, jour de louange...

Il y a quatre ans exactement, le 13 mars 2013, les cloches d'Enghien sonnaient la volée, à l'unisson avec celles des autres doyennés du diocèse, et aussi des diocèses du monde entier, pour saluer l'élection de l'archevêque de Buenos Aires, le Cardinal Jose-Maria Bergoglio, comme évêque de Rome et pape de l'Eglise catholique. Pour beaucoup, il était un inconnu, ou pratiquement. Ses premiers mots, ses premiers gestes, furent de simplicité, le prénom pontifical qu'il s'était choisi résonna comme une heureuse surprise, et mieux encore comme un programme évangélique.
Quatre ans après, il me semble que l'homme n'a pas déçu. Quelques gestes prophétiques parlent plus que des discours : refus d'habiter les solennels appartements pontificaux, qui ne servent plus que pour les réceptions officielles de Chefs d'Etats; simplicité liturgique; première visite réservée aux réfugiés de Lampedusa - un souci qui ne quitte jamais le pape; dialogue œcuménique renforcé avec les chrétiens de toutes confessions; volonté diplomatique accrue d'aider à résoudre les conflits, en partenariat avec les autres grands leaders religieux, partout dans le monde; réforme de la Curie et de son gouvernement, spécialement en ce qui concerne les finances du Saint-Siège et du Vatican; création au cardinalat d'évêques représentatifs de la diversité géographique des diocèses du monde, et représentation accrue des plus pauvres de ces diocèses; parmi bien des documents écrits, encyclique remarquable, et remarquée partout dans le monde, Laudato si', sur l'urgence d'une écologie totale; synode tenu deux années de suite sur la famille, suivi d'un document où bien des portes sont ouvertes pour un accueil plus souple, plus évangélique, de la diversité des situations familiales contemporaines;  année sainte de "la miséricorde" proclamée pour donner le "ton" de la vision même de Dieu qui, à son sens, devait prévaloir, etc., etc.
Oh, évidemment, certains sont dérangés dans leur manière de concevoir l'Eglise et son ordre immuable. Mais les changements dans l'Eglise sont la preuve qu'elle est un organisme vivant, et non une institution sclérosée, obsolète. Un qui doit rire dans sa barbe, c'est le prédécesseur, le bon Benoît : il est parti, il "a renoncé", plus justement, dans un geste de grande humilité, devant les difficultés de toutes sortes et les bâtons multiples qu'on lui mettait dans les roues; et même si les tempéraments sont à l'évidence différents, il ne cesse pas de louer son successeur, de même que celui-ci ne cesse pas de vénérer son prédécesseur - il l'appelle volontiers avec un sourire "notre grand-père".
Moi, je crois que l'Eglise catholique a de la chance, et que l'Esprit soufflait vraiment autour de la Place Saint-Pierre, ce jour-là, il y a juste quatre ans...

dimanche 5 mars 2017

Carême et baptême

Joie d'accueillir ce matin à Enghien une bonne dizaine d'enfants en âge scolaire qui se préparent au baptême. Ils le recevront lors de la prochaine Vigile de Pâques. Ils sont remplis d'enthousiasme à l'idée de ce qu'ils vivent comme une espèce d'aventure - et c'en est une, en effet!
Chaque année, en Carême, des jeunes ou des enfants comme eux redonnent de l'enthousiasme à nos communautés. Car le Carême n'est pas simplement une période de privations (le "ramadan des catholiques"...) mais c'est une période marquée par la dimension baptismale de notre foi. Dans l'Antiquité chrétienne, il était ce temps ultime de préparation au baptême qui avait lieu une seule fois par an, dans la nuit de Pâques. Un temps de dernières luttes - d'où le récit évangélique des tentations de Jésus au Désert, qui  marque son premier dimanche. Un temps de combat spirituel accru, durant lequel on n'a pas peur de descendre dans les profondeurs de soi-même pour y rencontrer le tentateur. Et les tentations, qui sont bien autre chose qu'une envie déplacée de chocolat ou de je ne sais quoi du même genre.
"Que ces pierres deviennent des pains - et tu n'auras plus faim."
"Jette-toi en bas du Temple - et tu seras protégé."
"Adore-moi - et tu domineras le monde et ses royaumes."
Servile assouvissement à nos désirs matériels, faux rassasiement par l'éphémère.
Fanatisme religieux, illusion de croire qu'on a "Dieu avec soi" (on sait ce que ça donne, quand "Emmanuel" - "Dieu-avec-nous" - devient perversement "Gott mit uns".)
Volonté de posséder tout par le pouvoir ou la puissance, narcissique folie des grandeurs.

Rien n'était plus facile que la prédication, ce matin - le lien avec la vie, la vie quotidienne, ou, comme on dit, l'actualité, se faisait tout seul. Non?

Et face à ces tentations, prêts à les affronter, la fraîcheur de ces enfants... Le sourire de Dieu.

dimanche 26 février 2017

Essayez de pisser sur la mouche...

Je m'adresse ici d'abord aux hommes qui me lisent, ceux qui quelquefois vont se soulager dans les urinoirs publics. Vous aurez remarqué comme moi, chers amis, qu'en de certains lieux, une mouche est en surimpression dans l'urinoir, on dirait presqu'une vraie, si bien qu'on a tendance (c'est un jeu qui nous amuse depuis toujours, non?) à vouloir l'atteindre avec son jet.
C'est une fausse mouche.
Mais c'est un vrai défi...
Cette petite attraction a été mise au point par les théoriciens du nudging (du verbe anglais "to nudge" : "inciter, inviter à"). Pour ce qui concerne les urinoirs, on a observé que cet habile stratagème permet de faire environ 20% d'économie sur le nettoyage des toilettes. Parce qu'en visant la mouche, on vise mieux, et on arrose moins à côté... Puisque je vous le dis!
Cette théorie au départ économique est en train de s'étendre dans d'autres domaines, comme celui de la santé : mieux vaut inciter les gens à adopter des comportements favorables, que les forcer à quelque chose. Les effets de la contrainte sont, pour une part, et sans faire de jeu de mot facile, des effets contraires au résultat attendu. Plutôt que d'obliger les patients à des dépistages, des bilans, etc., mieux vaut - en tous les cas d'abord - leur montrer l'aspect plaisant d'un comportement qui les conduira à une meilleure santé : combien les fruits sont rafraichissants, combien les légumes sont savoureux, comme il est agréable de se désaltérer avec de la bonne eau fraîche! Evidemment, ce n'est pas gagné, et c'est une éducation de longue haleine. Mais elle s'avère, à terme, plus efficace.
Et si nous en faisions, aussi, une pédagogie évangélique?
Combien il est agréable de dire du bien des autres, plutôt que du mal?
Combien il est doux de vivre dans une fraternité où l'on essaie d'abord de s'entendre (c'est-à-dire, à la fois, de s'écouter et de se comprendre, fût-ce à demi-mots)?
Combien il est gratifiant  de s'essayer à la justice, à l'honnêteté, à la modestie dans la gestion de ses biens?
Et ainsi de suite...
Allez! Nudging pour tout le monde... même pour les femmes, qui n'auront pas eu la première expérience initiatique de la chose!

vendredi 17 février 2017

Silence

Je ne vais guère au cinéma. Je pourrais en prendre le temps, mais c'est l'un des beaux-arts avec lequel j'entretiens des liens complexes, quelquefois conflictuels : autant l'avouer, je ne comprends pas tout, surtout, je ne comprends pas les "ficelles du métier", et cela m'agace!
Pourtant, hier soir, je me suis laissé tenter par le dernier Scorsese : "Silence". Presque trois heures de toile...
Le sujet? La répression des chrétiens dans le Japon du XVIIème siècle, cent ans  à peu près après sa première évangélisation, sous l'impulsion de Saint François-Xavier. Les chrétiens, pour des motifs évidemment politiques, sont torturés et mis à mort. Certains prêtres - surtout des jésuites - ont renié la foi, non par lâcheté, mais parce qu'ainsi ils évitaient à leurs ouailles d'horribles persécutions.
Deux jésuites portugais veulent retrouver un père qui fut leur professeur et leur confesseur, car ils ne croient pas à la version officielle qui fait de lui un renégat. Ils s'embarquent, malgré les réticences de leurs supérieurs, et rejoignent cette terre d'îles, tant désirée, tant redoutée, aussi. Des communautés sont là, privées de prêtres depuis longtemps, et qui les accueillent, communautés de paysans, de villageois, qui n'ont sans doute pas tout compris du message du Christ, mais entendent lui rester fidèles. La venue des deux missionnaires réveille la foi de ces gens, et bien sûr les persécutions, les tortures, les assassinats : le pouvoir impérial ne saurait accepter une religion dissidente. L'un des deux prêtres est tué, sous les yeux de son confrère - à ce dernier, on finit par faire renier sa foi, pour que n'agonisent plus des chrétiens lentement torturés sous ses yeux.
Le tout, faut-il le dire, dans des paysages magnifiques, éclatants de sauvage beauté - la mer en furie et ses gris bleutés, les champs sous la pluie ou le soleil écrasant - la "photo", comme on dit, je crois, est à tomber!
Je ne pensais pas "tenir" - je l'ai dit, je n'ai pas la coutume des salles obscures. Mais le temps ne m'a pas semblé long. Je n'ai pas vibré à la terreur de la folie humaine, et de sa violence - non, je la connais et  rien ne m'effraie plus d'elle, qu'elle soit physique ou psychologique.
Non, j'ai vibré aux questions essentielles que pose le film de Scorsese à notre époque : la vraie liberté, et bien sûr, le silence de Dieu.
Car ce qui ressort de cette histoire - authentique - c'est la question de la liberté religieuse, d'abord, comme parangon de toute liberté. Je comprends mieux, au sortir de ce spectacle, que le Concile Vatican II en ait fait, surtout dans la Déclaration Dignitatis Humanae de 1965, une condition de toute liberté humaine véritable. La liberté de la presse, oui; la liberté d'association, d'accord; la liberté de mouvement, en effet. Mais la liberté de croire ce qu'on veut, comme on veut, si on veut - quel défi pour les Etats qui veulent rassembler - on les comprend! - et toujours utiliser le sentiment religieux (ou laïque, en ce sens, c'est le même!) pour le rassemblement en question. Quelle difficulté pour l'Etat, pour les Etats, de "tolérer" la pluralité religieuse - la tolérance n'est pas d'abord une vertu qu'il faut réclamer des religions, mais des Etats!
Et puis, bien sûr, le silence de Dieu. Car tout au long du film, devant les souffrances engendrées par la foi, par la situation de la foi, et puis par le reniement presque forcé des missionnaires, Dieu se tait. Est-ce un silence d'indifférence? De réprobation? Ou simplement la marque d'une pure et simple inexistence? (Mais le héros lui-même, à la fin, rejette cette interprétation trop vulgaire, au fond, et en tout cas trop rapide : "Dieu n'a jamais été absent, dit-il. Mais il s'est tu.") On est là au cœur de la foi chrétienne : le Dieu-Parole, le Verbe, est aussi et peut-être d'abord un Dieu qui se tait. Ou plutôt : sa Parole - son Verbe, son Fils incarné - n'a de pertinence qu'à partir de son silence. Entendre jusqu'au bout ce silence, et l'entendre comme une Parole qui permet la Parole, c'est vraiment le cœur de la foi, de la théologie et de la spiritualité des chrétiens.
Les "spirituels" dans l'Eglise sont ceux et celles qui ont compris cela - qu'ils aient été torturés pour leur foi ou non, au fond ils l'ont tous été, et de diverses façons, quelquefois dans l'agonie silencieuse des cloîtres et des monastères. Je songeais, hier soir, aux Dialogues des Carmélites, de Bernanos - la même histoire, évidemment.
Que Scorsese, un ancien séminariste sicilien, devenu l'un des plus grands réalisateurs de son temps, ait voulu "filmer" le silence de Dieu - et y soit parvenu, cela prouve combien il maîtrise son art.
Allez voir ce film.
Montrez-le à des jeunes, et parlez-en avec eux - ça vaudra mieux que d'aller voir des concerts où l'on chante à tue-tête que "l'on aime Jésus", mais sans savoir vraiment ce que ça veut dire (je n'ai rien contre, notez, mais tant qu'à faire de me déplacer pour du cinéma, j'aime autant celui de Silence.)

mardi 7 février 2017

L'abbé Mugnier

La petite grippe qui me tient cloîtré, crachotant et suant, me permet aussi de me replonger dans un vieux beau livre lu il y a cent ans : le Journal de l'abbé Mugnier. Etonnant bonhomme! L'abbé Arthur Mugnier  (1853-1944), prêtre du diocèse de Paris, fut vicaire dans diverses paroisses de la capitale française - dont Saint-Thomas-d'Aquin, où je fus moi-même "vicaire" pendant mon séjour parisien, entre 1984 et 1986, et je revois encore, dans la sacristie, la plaque de cuivre rappelant que là s'étaient rencontrés pour la première fois l'abbé Mugnier et l'écrivain Joris-Karl Huysmans. Il fut ensuite aumônier d'un couvent de religieuses, jusqu'à sa mort. Surtout, il fut, par les hasards de l'existence, projeté dans la vie intellectuelle et aristocratique du Paris de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. Sans jamais être un "prêtre mondain", mais simplement parce qu'on l'avait adopté dans une série de milieux où d'autres ecclésiastiques n'auraient guère été admis, il rencontra  un grand nombre d'écrivains : Anna de Noailles, Marthe Bibesco, Jean Cocteau, Colette, Paul Claudel, François Mauriac,  entre des dizaines d'autres, et bien sûr ma chère Marie Noël pour laquelle il fut une providence. Il était lié d'amitié à Marcel Proust, et vint bénir son corps le lendemain de son décès.
Son Journal, donc, me ravit : tenu entre 1879 et 1944, il rapporte avec beaucoup de précision et de fraîcheur les dîners et conversations de cet homme avec l'intelligentsia parisienne de l'époque. Le tout est en même temps d'une vivacité d'esprit extraordinaire et d'une bonté remarquable. Il passe tout, à tout le monde - sauf à ses supérieurs ecclésiastiques, qu'il trouve pour la plupart stupides, bornés et complètement fermés à la vie intellectuelle. Homme de paix, il s'indigne de voir les évêques  bénir, de chaque côté - catholique - le conflit de 14-18, et, pour des raisons bassement nationales, refuser d'écouter les appels à la paix du pauvre pape Benoît XV. "Comment, dit-il, peut-on se dire chrétien quand le principal souci consiste à massacrer le plus d'ennemis possible?" - il voit là, et à juste titre, une attitude parfaitement anti-évangélique. La guerre ne devrait servir, en dernier recours, qu'à se défendre contre une injuste agression - c'est ce qui lui semble plus légitime dans le conflit de 39, dont il ne verra pas la fin,  que dans ceux de 14-18 ou de 1870 : il a connu les trois!
Cet homme simple, toujours sobrement vêtu d'une pauvre soutane rapiécée, mais que certains de ses ennemis - il en eut - appelaient "saint Vincent de Poules" (à cause de ses fréquentations mondaines) pouvait aussi avoir le "mot" qui fait mouche, qui "pique là où il faut". Ainsi, à une dame de cette société qui lui confiait "se trouver, ma foi, encore assez jolie, malgré son âge, quand par hasard elle croisait un miroir" et qui demandait à l'abbé : "Est-ce un péché, monsieur l'abbé?", il aurait répondu : "Oh non, madame, ce n'est pas un péché. Mais c'est une erreur..."
C'est lui, surtout, donc, qui recommanda à Marie Noël de publier ses Notes Intimes - et comme il a bien fait!
Bref, la grippe a ses petits avantages. Elle permet de se replonger dans un autre monde - un autre, vraiment? Au fond, les passions sont les mêmes, les vains désirs de briller en société aussi, les rivalités superficielles, politiques ou autres, sont toujours au rendez-vous et l'on s'y épuise. Espérons qu'il reste, dans les "salons" contemporains de notre Europe, de temps en temps, l'un ou l'autre abbé Mugnier pour y promener son regard de bonté, son parapluie mal fermé, et sa bienveillance amusée - une forme admirable de bénédiction.

jeudi 2 février 2017

Nos amis Français, indécrottables bonapartistes...

Ah! Nos amis Français! Vraiment des amis, et plus que des amis, des frères. Et pourtant, que de différences entre nous...
Ainsi sont-ils restés indécrottablement bonapartistes. Je veux dire par là, et pour résumer, qu'ils sont redevenus, avec De Gaulle, attachés à un système où le Chef de l'Etat doit être une espèce de Messie-Sauveur, émanation directe du Peuple qui garantisse à la fois sa grandeur et sa permanence. Or, à y bien regarder, cela peut arriver... mettons une fois par siècle, et encore, à peu près : Napoléon en effet; son neveu beaucoup moins; et, au XXème siècle, bien sûr, De Gaulle. Prenez les successeurs de De Gaulle dans la Vème République : ce ne fut pas toujours brillant, pas toujours "messianique". Et pourtant, tous les sept ans autrefois, tous les cinq ans maintenant, les Français "y croient". Un tapage médiatique assourdissant accompagne la candidature, la pré-sélection, la sélection, l'élection du "Premier d'entre eux"; à chaque fois, c'est comme si on recréait le monde; à chaque fois, ils s'empressent, après quelques semaines, de taper à qui mieux mieux sur celui qu'ils viennent d'élire.
Cette année-ci, ils font plus fort : ils s'empressent de taper sur ceux qu'ils n'ont même pas encore élus! Et au total il apparaît que personne n'a vraiment les qualités, l'honnêteté, l'intelligence et le programme requis pour exercer la fonction salvatrice, ce qui est tout de même ennuyeux.
Dans la plupart des autres pays de l'Union Européenne, le Chef de l'Etat est soit choisi par de grands électeurs (en Allemagne, en Italie),  soit prédestiné à la fonction par sa seule naissance (dans les monarchies constitutionnelles, entre autres chez nous, ou aux Pays-Bas, dans les Pays Scandinaves, en Espagne, en Grande Bretagne, pays dont on peu difficilement contester le caractère démocratique des Institutions.) Evidemment, les Chefs d'Etat ont alors beaucoup moins de pouvoirs que s'ils étaient élus au suffrage universel, se contentant d'un rôle plus représentatif, certains diront même plus décoratif - De Gaulle ironisait : "Inaugurer les chrysanthèmes." Les choses vont-elles mieux dans les pays en question? Oh, pas toujours : le parlementarisme a aussi ses corruptions (nous en savons quelque chose chez nous), l'économie - mondialisée, qu'on le veuille ou non - y connaît les mêmes faiblesses que partout, avec à la clé les mêmes drames sociaux.
Mais on n'y refait pas le monde tous les cinq ans, en se persuadant  que "tout va changer demain".
Manque d'audace? Manque d'envergure? Sans doute : nos pays (du Nord de l'Europe) sont finalement de grosses machines bourgeoises trop souvent en manque d'idéal, au réalisme un peu plat. Nous rêvons peu, et mal.
Les Français, nos amis si proches, si nécessaires, indécrottables bonapartistes, empêtrés qu'ils sont pour le moment dans les contradictions de leur messianisme politique, nous invitent peut-être - nous le verrons dans les semaines et les mois qui viennent - à nous battre avec plus de décision pour "la liberté, l'égalité, la fraternité."  Ils ont toujours été un modèle pour l'Europe et pour le monde - et quelquefois, cela leur a monté à la tête et ils se sont indûment faits donneurs de leçons. Puissent-ils rester ce modèle que nous attendons, contraints aujourd'hui  à se dépêtrer humblement dans les apories de leur système électoral. Oui, nous l'espérons tous.  Car quand la France est grippée, l'Europe entière éternue...

samedi 28 janvier 2017

Mort de Myriam

J'apprends ce matin la mort - attendue - de Sœur Myriam, une religieuse carmélite que je connaissais et voyais pratiquement tous les mois depuis plus de quinze ans. Au milieu de beaucoup d'autres décès qui frappent en ce moment la communauté paroissiale d'Enghien-Silly, avec le départ de personnalités remarquables, celui de cette religieuse me peine particulièrement. J'aurai eu le privilège en effet de l'accompagner dans son itinéraire vers Dieu. On croit souvent que la vie contemplative est une vie facile, une vie tranquille parce que retirée du monde. Rien n'est plus faux. Ces femmes - ou ces hommes - qui ont choisi de consacrer tout à Dieu, de le chercher, lui avant tout, connaissent les affres terribles du doute, du manque, de la remise en question permanente de la foi, dans une brûlure d'autant plus vive qu'ils ont tout donné, tout risqué, pour cela même qui les tourmente. A l'extérieur : les récurrences d'une vie apparemment monotone. A l'intérieur : le feu. C'est que la vie religieuse, contemplative, n'est pas un long fleuve tranquille. Le monde qu'ils ont quitté, ces hommes et ces femmes l'ont au fond emporté avec eux, dans leur couvent. Ce que la plupart de nos contemporains pressentent sans avoir le temps ou les moyens de l'exprimer, ils le vivent : et c'est plus souvent l'absence de Dieu que sa présence. Je songe à leur propos au mot magnifique de la philosophe Simone Weil (dans La Pesanteur et la Grâce) : "Il faut vivre dans un désert. Car celui qu'il faut aimer est absent." Oui, il "faut" l'aimer : nos contemplatifs le savent bien, qu'ils ont été appelés à cela, pour cela, et qu'il n'y avait sans doute pas pour eux, étant sauve leur liberté, d'autre moyen de vivre, de vivre vraiment, que d'apprendre à aimer Dieu, "celui qu'il faut aimer." Et pourtant, très vite ils ont découvert que son absence au quotidien créait en eux un désert, une aridité où ne se manifestaient, de loin en loin, que quelques oasis. Dans ce désert était pour eux le lieu de la rencontre, de la communion invisible au désert de tant et tant d'autres, hommes et femmes anonymes, dont ils portaient ainsi le manque, le désir toujours inassouvi.
Et, en même temps, quelle admirable réalisation de soi - tout entière dans le don, dans l'apprentissage de cette humilité foncière qui est par delà l'éthique, qui est dans l'effacement et le retrait, dans le service de l'autre, dans la préoccupation quotidienne d'autrui et non de soi. Quelle humanité, mon Dieu, quel trésor d'humanité que cette humanité-là, ainsi traversée, ainsi vaincue, si j'ose dire.
Myriam, sous des dehors bien affirmés et réjouissants (elle était, pour l'extérieur, la joie de vivre) aura été la femme la plus humble que j'aie connue, le mystère humain le plus lumineux qu'il m'ait été donné d'approcher. Elle aurait rougi de ce que j'écris là, elle aurait protesté, aurait été confuse.
Mais quelquefois, il faut dire... la vérité. Oh, je ne la canonise pas, non, ce n'est ni mon rôle ni mon propos, mais je reste ébloui par la lumière intérieure - cette "obscure lumière", pour reprendre l'oxymore - qu'elle m'a fait l'honneur de partager si souvent. Et surtout si simplement, beaucoup plus simplement que ce que je viens d'en dire avec maladresse.
Qu'elle repose en Dieu, maintenant, puisqu'elle a passé ses jours et ses nuits à le chercher.

dimanche 22 janvier 2017

Dimanche "oecuménique" à Enghien avec le concours de l'Athénée

Dans l'Eglise d'Enghien, ce matin, s'étaient rassemblés des chrétiens de diverses confessions. A l'initiative des professeurs de religion catholique, protestante et orthodoxe de l'Athénée, les élèves de ces classes avaient en effet préparé une célébration commune pour dire leur souhait de voir les chrétiens, et plus largement les citoyens de bonne volonté, unis dans la volonté du service de tous - occasion aussi de relancer l'action des "îles de paix". L'homélie était assurée par le Pasteur d'Enghien, et la Préfète de l'Athénée, dans son mot de conclusion, a insisté sur la convergence entre des assemblées  de ce genre et les buts de l'enseignement en Communauté Wallonie-Bruxelles.
C'était je crois un moment neuf, un peu inattendu, et magnifique, de communion et de partage par delà des appartenances si souvent trop figées. Un vrai dimanche œcuménique...

mercredi 18 janvier 2017

"Bienheureux les pauvres..."

On me pardonnera de reproduire ici des extraits de la chronique que Raphaël Glucksmann, fils du regretté philosophe André Glucksmann, vient de publier dans la livraison de cette semaine de L'Obs (du 12 au 18 janvier 2017, p.10). Elle me semble, cette chronique, essentielle :

"Alors que la campagne présidentielle commence, auscultons notre société depuis ses marges. Ce sont toujours les ombres que nous expulsons hors de notre champ de vision qui disent le mieux ce que nous sommes. Dans nos rues et sur nos places, relégués dans de sinistres bidonvilles ou squattant des cabines téléphoniques hors d'âge, des milliers de miroirs nous renvoient une image si laide de nous-mêmes que nous refusons de les voir, préférant zapper leur existence, voire les blâmer pour leur dénuement. (...)
L'une des explications les plus simples et pourtant les plus justes des déboires actuels de nos démocraties (...) est à chercher dans la colonisation de l'esprit public par l'individualisme privé, un effacement des principes civiques qui conduit à l'atomisation sociale, à la mise à distance de l'autre, à la peur de ce qui n'est pas soi, à l'érection de murs et donc à la dislocation de l'espace républicain. Si l'on veut lutter contre la tentation autoritaire qui grandit, donnons un débouché politique aux milliers d'initiatives altruistes qui fleurissent dans nos pays, imposons la question des marges au centre des campagnes électorales (...) Le refus de s'habituer au dénuement des sans-rien qui errent parmi nous, voilà la véritable 'fermeté républicaine'. La chasse aux pauvres n'efface pas la misère, elle creuse notre tombe."

J'en connais un qui ne parlerait pas autrement : c'est le pape.
J'en connais d'autres qui feraient bien de lire ces lignes, si j'en crois les nouvelles de ces jours-ci concernant certains comportements d'élus locaux en Wallonie. Oh! Pas seulement de les lire, mais d'en tirer les conséquences...
On a le droit d'être riche et de s'enrichir, évidemment. Mais l'éthique première (je ne parle pas ici de foi chrétienne, mais d'une éthique basique, hors laquelle la vie devient impossible) consiste alors à faire servir cette richesse au bien-être de tous, et en particulier des plus démunis. Si un engagement politique et social conduit à un enrichissement stérile - qui ne sert qu'à soi, donc, ou qui ne sert à rien - alors il est gravement immoral.
"Bienheureux les pauvres, malheureux les riches" (Lc 6, 20. 24)!

lundi 16 janvier 2017

L'orgue, au service de l'église

On a commencé aujourd'hui le démontage des orgues d'Enghien - prématurément vieillies, devenues irréparables, elles devaient être remplacées et le Conseil de la Fabrique d'église a décidé d'acquérir le grand orgue Detlef Kleuker de la Neustädter Marienkirche à Bielefeld (Westphalie), magnifique instrument datant de 1970. C'est sans aucun doute un plus pour le patrimoine de l'église Saint-Nicolas et pour la Cité d'Arenberg tout entière, c'est un investissement rempli d'espérance dans le futur de la Ville d'Enghien, un futur indissociable de sa richesse culturelle, et notamment musicale. D'ici deux mois, environ, nous pourrons bénéficier de cette nouvelle merveille.
Une occasion peut-être de rappeler la fonction de l'orgue dans l'église, en évoquant ce mot admirable de la poétesse Marie Noël : "La musique, là où le son triomphe de n'avoir pas de sens." Ainsi la musique n'est-elle pas un ornement accessoire dans la liturgie, mais elle en est aussi le lien et la trame, qu'il s'agisse de la voix humaine ou de celle de tous les instruments qui enchantent - qui "font chanter" - nos oreilles et nos cœurs.
Parmi ces instruments, l'orgue occupe depuis longtemps en Occident une place privilégiée, avec une ambition qui recoupe exactement celle de l'Eglise célébrante : que l'Univers entier soit associé à sa prière. L'orgue, oui, veut résumer les voix du monde - certains imaginent même des voix d'ange! De ses voluptés sourdes à ses tonitruances, de ses alizés à ses orages, il déverse dans nos nefs les océans ou les ruisseaux de toutes les musiques. Les compositeurs ont tenté, et continuent de capturer ces sons innombrables, quelquefois même de les discipliner - on admire, chez Bach par exemple, pareille prouesse de dompteur. Les interprètes sont eux aussi des créateurs, car jouer, c'est non pas recueillir du sens déjà là, mais en créer à chaque fois qu'on ose toucher le clavier.
Nous nous réjouissons tous de ce surcroît de beauté dans notre église!

jeudi 5 janvier 2017

Un nouveau bienheureux à Enghien

Tous les morts sont intéressants, tous méritent notre respect et, plus encore, notre prière. Certains, toutefois, bouleversent plus que d'autres par leur vie et par leur départ même. Je tiens à dire combien me trouble  le décès subit de Roger, 56 ans, qui n'a jamais été un "proche" mais m'a si souvent  ému, dans sa posture, dans ses demandes, dans son "manque" assumé, manque de confiance en lui, manque d'amour, aussi...
Il est, comme on dit, "tombé mort" hier soir, et les efforts des secours pour le réanimer sont restés vains.
Je le reverrai toujours, debout dans l'église chaque samedi soir, comme peureux, osant à peine s'avancer, figure de l'humilité, de la pauvreté.
Je lui ai ouvert ma porte chaque fois qu'il l'a demandé et,  pourtant, je me reproche de ne pas l'avoir fait davantage. J'espère qu'il intercédera pour moi, afin que la Porte me soit ouverte quand nos rôles seront inversés. Car il est sans nul doute au nombre des bienheureux.

La théologie comme "inquiétude" du politique

Ceux et celles qui suivent un peu ce blog savent que je m'intéresse aux rapports toujours délicats entre théologie(s) et politique.
Entre deux positions extrêmes, également porteuses de mort (et je pèse mes mots), il nous faut sans cesse négocier et trouver un type de relations porteuses de vie.
Quelles sont les deux positions mortifères?
La première, qui existe dans bien des pays musulmans aujourd'hui, mais qui a existé longtemps chez nous dans les régimes dits "de chrétienté" (la France monarchique des Valois et surtout des Bourbons, le Saint-Empire Romain Germanique dans ses incarnations d'Autriche-Hongrie ou autres, l'Empire Britannique ou l'Empire Russe, par exemple, et tout cela il n'y a pas si longtemps), la première, donc, consiste à légitimer le pouvoir politique dans la sphère religieuse. "Dieu" - ou ce qui en tient lieu : le Parti Communiste, en ex-URSS, a pu pendant des décennies constituer une alternative athée à ce système - fonde les décisions sacrées du Régime. De cela, la Révolution Française nous a affranchis, et nous pouvons espérer vivre dans des régimes politiques (en particulier, la démocratie) qui ne va plus chercher de légitimation religieuse : cela s'appelle la "sécularisation" ou, plus communément, la "laïcité". C'est une évolution heureuse de nos pays - par pitié, protégeons-la.
La seconde, qui existe chez nous, consiste en la tentation, souvent dénoncée sur ce blog, de réduire la religion à un phénomène "privé", qui ne concernerait que le for interne de chaque citoyen et ne devrait pas connaître d'expression publique. C'est une bêtise monumentale, ignorante autant que faire se peut de ce qu'est la religion ou "le religieux" dans toute société humaine : évidemment, une expression publique (et non seulement privée, les deux ne se raccordant pas toujours facilement), de la sacralité qui habite et, probablement, distingue du reste des espèces animales, les grands primates que nous sommes. Certes, la religion ne doit s'imposer à aucune conscience privée, mais son expression est et, dans de multiples formes,  restera, publique. A vouloir, du reste, refouler l'expression publique du religieux, on le réactive - voir la Russie de Mr Poutine, devenue ultra-orthodoxe en réaction à des années d'étouffement répressif du religieux. Sanguis christianorum, semen christianorum, disait déjà le vieux Tertullien : "Le sang des chrétiens est une semence de chrétiens", autrement dit : "Plus vous en persécuterez, plus il en poussera."
Les hommes et femmes politiques, qui ne sont pas tous complètement idiots (ceci s'appelle une "litote", et signifie donc que la plupart sont très intelligents, je le signale au cas improbable où, me lisant, chose encore plus improbable, certains des hommes et femmes politiques en question n'auraient pas compris ou auraient pris cela au premier degré), les hommes et femmes politiques, donc, commencent à entrevoir cette donnée dans leur stratégie. Tenez : en France, Monsieur Fillon a sans doute gagné la primaire de la droite en partie grâce à l'affirmation de son appartenance chrétienne, et même catholique, ce qui a déstabilisé Monsieur Juppé, son principal concurrent - l'argument religieux était en effet neuf, on n'aurait pas osé le sortir il y a seulement dix ans.
Retour du religieux? Sans aucun doute : ceux qui pensent à une configuration uniquement  "privée" du religieux en sont pour leurs frais, chez nous et partout dans le monde (la plupart des conflits ont, au moins pour une part, ce genre de motivation aujourd'hui sur la terre.)  Mais comment nos démocraties peuvent-elles, ou même doivent-elles, alors, se préoccuper du religieux?
Question immense. Je lis sous la plume de Vincent Delecroix, professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris, et auteur d'un récent Apocalypse du politique (DDB), les réactions suivantes, recueillies dans une interview qu'il accorde à "L'Observateur" du 22 décembre 2016 au 4 janvier 2017. Pour lui, il convient d'accueillir le théologique (la "parole sur Dieu", au sens étymologique) comme une contestation toujours nécessaire du politique, surtout quand ce théologique est monothéiste (judaïsme, christianisme, islam), et voici pourquoi : "Le christianisme constitue un point de rupture dans la manière de penser le rapport du théologique au politique, puisqu'il invente l'idée de séparer les deux avant de les réarticuler. (...) Le chrétien, au nom de son dogme, refuse de considérer l'empereur comme faisant l'objet d'un culte. Les premières persécutions seront du reste motivées par ce point. D'un seul coup, donc, judaïsme et christianisme - mais c'est aussi le cas de l'islam - vont produire une fracture entre le religieux et le politique, contre laquelle ils ne vont cesser de lutter en même temps. C'est bien l'autre figure, cette fois-ci parfaitement révolutionnaire, du théologico-politique. C'est celle qui intéresse aujourd'hui des philosophes de la gauche radicale, comme Slavoj Zirek, Alain Badiou et Giorgio Agamben qui, à la suite de Walter Benjamin ou Ernst Bloch, utilisent le texte biblique et évangélique et, notamment, la parole de saint Paul, pour penser la politique moderne et la démocratie. C'est une voie étroite, mais c'est l'une des plus stimulantes aujourd'hui. (...) Ils (les politiques) ont à gauche des réflexes de repli sur le laïcisme jacobin, à droite des réflexes de repli identitaire catholique. Mais à aucun moment ils n'imaginent que les rapports entre religion et politique peuvent fonctionner autrement, ni comment les convictions religieuses peuvent non pas fonder le politique - parce que c'est le désastre assuré - mais 'inquiéter' le politique, au bon sens du terme." (pp. 113-114)

     "Inquiéter" le politique : voilà un rapport qui me plaît, un objet décisif de la théologie aujourd'hui. Au boulot, les théologiens!