dimanche 9 avril 2017

Barbarie en Egypte au seuil de la Semaine Sainte

27 tués à Tanta, et 78 blessés, 16 tués à Alexandrie et un nombre encore indéterminé de blessés... Ce Dimanche des Rameaux et de la Passion aura été meurtrier en Egypte, où le prétendu Etat Islamique a revendiqué deux attentats meurtriers dans des églises coptes orthodoxes.
Les Coptes constituent les communautés chrétiennes parmi les plus anciennes et les plus vénérables dans notre Histoire. Ils sont aussi, trop souvent, parmi les plus méprisés, et sont régulièrement l'objet de brimades et de violences comme celles de ce matin.
La Semaine Sainte sera malheureusement vraiment sanglante, alors qu'on y vénère précisément le Juste injustement jugé, condamné à mort et exécuté.
Le Juste en lequel les chrétiens confessent et reconnaissent la présence de Dieu - pour eux, il n'est pas d'autre idée possible de Dieu que celle qui passe par la Croix.
Je songe aussi à tous les lieux où l'être humain est pourchassé par vengeance, par haine, par répression : le Congo en est ces jours-ci un exemple qui nous meurtrit tous, et qui atteint de plein fouet notre Vicaire, l'abbé Honoré,  et les siens.
Tout cela donne aux célébrations des jours qui viennent une tonalité particulièrement sombre, grave et réaliste. Ce que nous donnons à voir, ce n'est pas seulement la mémoire d'un homme du passé, c'est l'aujourd'hui de l'Homme, partout torturé, pourchassé, vilipendé. Et c'est là que Dieu se trouve, dans cet abandon continuel, ce cri d'athée jeté vers un ciel vide par le Fils Bien-Aimé : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?"
Et pourtant, en filigrane, dans les textes, dans nos cœurs, comme un fil ténu, déjà, l'espérance de Pâques, la lumière parcimonieuse de la Résurrection...

vendredi 7 avril 2017

Mesquineries et Bonne Nouvelle

La semaine n'aura pas été facile.
Il aura fallu faire face (le plus souvent, par un silence réprobateur) à un certain nombre de mesquineries et d'étroitesses d'esprit, à des réactions à fleur de peau, disproportionnées par rapport à des attaques imaginaires, de personnes qui prennent la mouche pour rien - on a vraiment envie de leur dire d'aller au diable, si ce n'est pas déjà fait. D'autres qui masquent mal leur envie de prendre ou de reprendre du pouvoir, par toutes sortes de biais - on les envoie paître au même lieu que les précédentes.  Et encore : des ataviques du racisme, qui vous tiennent impromptu, et avec un clin d'œil appelant la connivence, des propos qu'on croyait impossibles sur des personnes d'origine étrangère. A mépriser? Pas seulement, c'est trop grave : au diable, avec les autres! (Ca va finir par faire du monde...) Et puis il y a des fous complets, des délirants qui vous assiègent parce que, dans leur rêve, ils ont eu une vision (et une mission, cela marche souvent ensemble) de la Sainte Vierge ou de je ne sais qui leur enjoignant d'interpeller le curé local. Ceux-là sont, à tout prendre, les moins dangereux et peut-être les plus braves. Quand, dans une journée, vous recevez un joyeux mélange comme celui-là, il y a de quoi prendre ses jambes à son cou et s'enfuir loin, très loin.
Mais... dans la même journée, telle confession, tel courriel, telle confidence, tel retournement, vous encouragent. De même que la persévérance des personnes associées au quotidien à la tâche pastorale, prêtres, secrétaires, sacristains et autres, une persévérance admirable, humble, priante. Alors... on reste!
On essaie de prier, d'offrir le tout, de laisser le Christ démêler lui-même, devant le Père, ce qui dans tout cela est faute, péché, impuissance, simple faiblesse humaine.
On rend grâce, aussi, on continue de s'émerveiller : pour tel confrère fidèle à travers ses souffrances et ses craintes, pour telle initiative pastorale qui porte du fruit dans la Région, et finalement pour les bienfaits que Dieu répand sur le monde, sans que toujours on les voie. Tiens : la joie d'apprendre l'initiative de l'archevêque d'Auxerre-Sens, la semaine dernière : avec l'accord de ses confrères évêques français, il a demandé à Rome d'ouvrir le procès en béatification de Marie Noël. Marie Noël! Ma chère Marie Noël! Comme elle doit être honteuse, confuse, que "ces Messieurs" (ainsi appelait-elle les gens du clergé avec ce qu'elle nommait elle-même une "crainte révérentielle") s'intéressent à elle! Et pourtant, comme elle aidera encore mieux ceux qui vont maintenant la prier pour qu'elle intercède! Depuis que j'ai appris cette nouvelle, je ne cesse de la prier : qu'elle fasse des miracles (elle va en avoir besoin, autant que ceux qui en bénéficieront.) Dans la foulée, le curé de la Cathédrale d'Auxerre, qui enseigne aussi à l'Institut Catholique de Paris, m'apprend qu'en septembre un colloque se tiendra là sur Marie Noël et sur son Œuvre, et il me demande d'y intervenir. Je le ferai, bien sûr, et avec joie : je ne savais pas que j'aurais l'occasion de remercier ainsi celle qui m'aide depuis tant d'années, et qui a quitté cette terre voici juste cinquante ans.
Oui, au fond, la balance penche du bon côté : les mesquineries ne feront jamais le poids devant la Bonne Nouvelle!

dimanche 2 avril 2017

Vérité et idéologie

J'entends, comme tout le monde, les discours des uns et des autres à la télé, je les lis sur les blogs d'internet, sur les réseaux sociaux et dans la presse écrite. Les sujets de débat ne manquent pas : élections françaises, comportements des femmes et hommes politiques, situation économique, tensions internationales, crise de l'Europe, place du religieux et des religions dans la société d'aujourd'hui, divergences de vue touchant le début et la fin de la vie, avortement comme délit ou comme droit, etc. Tant mieux : que tout soit mis en débat, c'est la chance de notre monde et, par pitié, qu'aucun sujet ne soit tabou!
Une seule chose peut me heurter dans ces "discussions" : l'idéologie. Je veux dire : prétendre que les idées, les constructions intellectuelles, les évidences que l'on a en tête ne soient précisément pas discutables, prétendre qu'elles sont plus vraies que la vérité des faits. J'ai ainsi épinglé, récemment, sur ce blog, et par exemple, Michel Onfray et ses affirmations sur le "Jésus de l'Histoire". J'entends quelquefois dire ou je lis quelquefois, et quelquefois dans des médias supposés sérieux, des énormités sur de prétendues "positions" de l'Eglise catholique - j'imagine dès lors que, sur des sujets que je connais moins bien, on est capable aussi de relayer n'importe quoi, et n'importe comment, n'importe où.
Par idéologie : par souci de faire triompher ses idées, au prix de la vérité des faits.
Nous sommes quelquefois plongés, oui, dans une société du mensonge - aux Etats-Unis, certains ont même théorisé l'époque en l'appelant "l'ère de la post-vérité". La "post-vérité", c'est le mensonge.
Et le mensonge, c'est le diable : "Votre père, c'est le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père. Dès le commencement, il s'est attaché à faire mourir l'homme; il n'avait pu se maintenir dans la vérité parce qu'il n'y a pas en lui de vérité. Lorsqu'il profère le mensonge, il puise dans son propre bien, parce qu'il est menteur et père du mensonge." (Jn 8, 44)
La résurrection que nous allons célébrer bientôt, le cœur de notre foi, c'est aussi le triomphe de la vérité sur le mensonge - sur toutes les formes de mensonge. Celui-ci, certes, peut bien faire illusion un temps, il peut même parfois sembler prendre toute la place jusqu'à être pris pour la vérité - rien à faire, il est vaincu, déjà vaincu, par la puissance de Vie du Christ.
Cette impiété du mensonge, qui est une forme de mort, est engloutie dans la victoire de Pâques, tant espérée, tant attendue - ainsi l'entrevoyait le psalmiste :
"J'ai vu l'impie dans sa puissance se déployer comme un cèdre vigoureux.
Il a passé. Voici qu'il n'est plus." (Ps 36, 36)

samedi 25 mars 2017

Religion : privé, public?

On s'agite beaucoup, ces temps-ci, dans le "landerneau" médiatique : des responsables politiques ayant dit leur appartenance chrétienne, cela semble en gêner quelques autres. Et les polémistes de confondre, allègrement, laïcité, neutralité, ce qui est public, ce qui doit rester privé, etc. On s'agite tant qu'on en vient parfois à être... ridicule : pourquoi un homme public ne pourrait-il pas faire état de ses convictions? Toutes privées qu'elles soient, n'influencent-elles pas, de façon inévitable, ses décisions politiques? En tout cas, c'est à espérer! A partir du moment où les choix de chacun, pourvu qu'ils soient conformes au socle des valeurs communes qui soudent notre vivre-ensemble, respectent ceux des autres, c'est au contraire un enrichissement que de les confronter. La laïcité, ce n'est pas le refoulement du religieux dans le privé - j'ai déjà dit longuement ailleurs, sur ce blog, que le religieux était nécessairement, pour une part, public. C'est un cadre offert à tous pour que chacun puisse s'exprimer, être respectueusement entendu et, pourquoi pas, contredit.
C'est en ce sens que nous avons reçu le bel exposé de Mr Javaux, mardi dernier - j'en ai parlé dans mon dernier post. Et qu'il ne me semble pas que cela ait gêné personne.
C'est en ce sens que le pape a reçu hier les chefs d'Etat ou de gouvernement des pays de l'Union Européenne, présents ces jours-ci à Rome pour commémorer le soixantième anniversaire du "Traité de Rome", signé le 25 mars 1957 - voyez la vidéo, et, après les discours - dont celui, remarquable, de François, sur un avenir possible (le seul!) de l'UE - observez la correction et, quelquefois, et quelquefois de façon inattendue (François Hollande, Alexis Tsipras, etc.), la chaleur des retrouvailles de ces chefs d'Etat et du Saint-Père... On est ici dans un monde de courtoisie, de respect, d'écoute, et personne ne met en doute le fait que la "laïcité", pourtant, soit intacte!
J'ajoute, pour la petite histoire, que cette "salle royale" du Palais apostolique, je la connais par cœur, pour y avoir participé déjà à bien des rencontres, conférences, sessions, etc., et que je suis tout ému d'y voir rassemblés les responsables de l'UE...

mercredi 22 mars 2017

Laudato si'

Hier soir s'est terminé à Enghien le cycle de conférences de carême consacré cette année à une approche multiple de l'Encyclique du pape François, Laudato si'. Publié à Rome le 24 mai 2015, voici donc près de deux ans, ce texte est considéré comme l'une des chartes les plus importantes pour l'humanité à venir, qui lie son devenir à celui de la planète et à la solidarité dont elle se rendra capable.
Isabelle Stengers, lors de la première conférence, invitait les chrétiens qu'elle avait devant elle à une vraie "conversion" à la lecture de ce document, et surtout à en saisir les enjeux scientifiques, technologiques et humains. Puis Paul Scolas, la semaine suivante, en théologien qu'il est, montrait comment Laudato si', en continuité avec l'enseignement social de l'Eglise catholique, constitue une exégèse très fine de la Révélation et rappelle que le propos tenu n'est pas accessoire, mais central dans la foi des chrétiens. Enfin, hier soir, Jean-Michel Javaux, homme politique connu chez nous, ancien co-président d'Ecolo, bourgmestre d'Amay, nous faisait partager son enthousiasme pour une Encyclique  à ses yeux essentielle, capable de relancer une politique de proximité et de solidarité.
De beaux moments passés ensemble dans l'église d'Enghien, dont je me réjouis chaque année qu'elle redevienne ainsi un lieu de rencontres et de débats autour de thèmes importants, fondateurs d'avenir.
Merci aux intervenants et à tous ceux qui rendent possibles ces "conférences de carême"...

samedi 18 mars 2017

Michel Onfray et l'existence historique de Jésus

Les ouvrages de Michel Onfray connaissent un grand succès médiatique et économique - ils se placent souvent en tête des ventes.
Ce n'est pas pour cela qu'ils m'agacent, mais pour leur légèreté.
Dans Décadence, le dernier (en date), l'auteur fait sienne la thèse qualifiée de "mythiste" : Jésus, le personnage historique, serait un mythe, une histoire intéressante mais inventée. Encore une fois, Onfray a négligé de travailler, optant de façon purement idéologique pour une proposition largement démentie par les études scientifiques, exégétiques et philologiques du XXème siècle - et en particulier, celles qui furent avec minutie conduites à la Faculté de Théologie de l'Université Catholique de Louvain par des maîtres intransigeants comme Albert Descamps (travaux de première main évidemment ignorés par notre mêle-tout de "philosophe", qui ne connaît de sources que les secondes, et soigneusement filtrées par ses a priori.)
C'est pitoyable. Onfray est sûrement un brave garçon, qui doit avoir des comptes à régler, comme beaucoup, avec la religion chrétienne (ou catholique).
Que cela le conduise à épouser et à défendre des thèses scientifiquement improbables, en sachant que son nom leur apportera une caution médiatique, c'est, pour un prétendu "philosophe", proprement scandaleux - cela s'appelle de la malhonnêteté intellectuelle.
Notre monde est déjà assez difficile.
Que chacun y fasse son métier, avec dévouement, le plus souvent dans l'ombre, le plus souvent médiocrement rémunéré, mais s'il vous plaît, avec la décence de l'honnêteté.

lundi 13 mars 2017

Jour anniversaire, jour de louange...

Il y a quatre ans exactement, le 13 mars 2013, les cloches d'Enghien sonnaient la volée, à l'unisson avec celles des autres doyennés du diocèse, et aussi des diocèses du monde entier, pour saluer l'élection de l'archevêque de Buenos Aires, le Cardinal Jose-Maria Bergoglio, comme évêque de Rome et pape de l'Eglise catholique. Pour beaucoup, il était un inconnu, ou pratiquement. Ses premiers mots, ses premiers gestes, furent de simplicité, le prénom pontifical qu'il s'était choisi résonna comme une heureuse surprise, et mieux encore comme un programme évangélique.
Quatre ans après, il me semble que l'homme n'a pas déçu. Quelques gestes prophétiques parlent plus que des discours : refus d'habiter les solennels appartements pontificaux, qui ne servent plus que pour les réceptions officielles de Chefs d'Etats; simplicité liturgique; première visite réservée aux réfugiés de Lampedusa - un souci qui ne quitte jamais le pape; dialogue œcuménique renforcé avec les chrétiens de toutes confessions; volonté diplomatique accrue d'aider à résoudre les conflits, en partenariat avec les autres grands leaders religieux, partout dans le monde; réforme de la Curie et de son gouvernement, spécialement en ce qui concerne les finances du Saint-Siège et du Vatican; création au cardinalat d'évêques représentatifs de la diversité géographique des diocèses du monde, et représentation accrue des plus pauvres de ces diocèses; parmi bien des documents écrits, encyclique remarquable, et remarquée partout dans le monde, Laudato si', sur l'urgence d'une écologie totale; synode tenu deux années de suite sur la famille, suivi d'un document où bien des portes sont ouvertes pour un accueil plus souple, plus évangélique, de la diversité des situations familiales contemporaines;  année sainte de "la miséricorde" proclamée pour donner le "ton" de la vision même de Dieu qui, à son sens, devait prévaloir, etc., etc.
Oh, évidemment, certains sont dérangés dans leur manière de concevoir l'Eglise et son ordre immuable. Mais les changements dans l'Eglise sont la preuve qu'elle est un organisme vivant, et non une institution sclérosée, obsolète. Un qui doit rire dans sa barbe, c'est le prédécesseur, le bon Benoît : il est parti, il "a renoncé", plus justement, dans un geste de grande humilité, devant les difficultés de toutes sortes et les bâtons multiples qu'on lui mettait dans les roues; et même si les tempéraments sont à l'évidence différents, il ne cesse pas de louer son successeur, de même que celui-ci ne cesse pas de vénérer son prédécesseur - il l'appelle volontiers avec un sourire "notre grand-père".
Moi, je crois que l'Eglise catholique a de la chance, et que l'Esprit soufflait vraiment autour de la Place Saint-Pierre, ce jour-là, il y a juste quatre ans...

dimanche 5 mars 2017

Carême et baptême

Joie d'accueillir ce matin à Enghien une bonne dizaine d'enfants en âge scolaire qui se préparent au baptême. Ils le recevront lors de la prochaine Vigile de Pâques. Ils sont remplis d'enthousiasme à l'idée de ce qu'ils vivent comme une espèce d'aventure - et c'en est une, en effet!
Chaque année, en Carême, des jeunes ou des enfants comme eux redonnent de l'enthousiasme à nos communautés. Car le Carême n'est pas simplement une période de privations (le "ramadan des catholiques"...) mais c'est une période marquée par la dimension baptismale de notre foi. Dans l'Antiquité chrétienne, il était ce temps ultime de préparation au baptême qui avait lieu une seule fois par an, dans la nuit de Pâques. Un temps de dernières luttes - d'où le récit évangélique des tentations de Jésus au Désert, qui  marque son premier dimanche. Un temps de combat spirituel accru, durant lequel on n'a pas peur de descendre dans les profondeurs de soi-même pour y rencontrer le tentateur. Et les tentations, qui sont bien autre chose qu'une envie déplacée de chocolat ou de je ne sais quoi du même genre.
"Que ces pierres deviennent des pains - et tu n'auras plus faim."
"Jette-toi en bas du Temple - et tu seras protégé."
"Adore-moi - et tu domineras le monde et ses royaumes."
Servile assouvissement à nos désirs matériels, faux rassasiement par l'éphémère.
Fanatisme religieux, illusion de croire qu'on a "Dieu avec soi" (on sait ce que ça donne, quand "Emmanuel" - "Dieu-avec-nous" - devient perversement "Gott mit uns".)
Volonté de posséder tout par le pouvoir ou la puissance, narcissique folie des grandeurs.

Rien n'était plus facile que la prédication, ce matin - le lien avec la vie, la vie quotidienne, ou, comme on dit, l'actualité, se faisait tout seul. Non?

Et face à ces tentations, prêts à les affronter, la fraîcheur de ces enfants... Le sourire de Dieu.

dimanche 26 février 2017

Essayez de pisser sur la mouche...

Je m'adresse ici d'abord aux hommes qui me lisent, ceux qui quelquefois vont se soulager dans les urinoirs publics. Vous aurez remarqué comme moi, chers amis, qu'en de certains lieux, une mouche est en surimpression dans l'urinoir, on dirait presqu'une vraie, si bien qu'on a tendance (c'est un jeu qui nous amuse depuis toujours, non?) à vouloir l'atteindre avec son jet.
C'est une fausse mouche.
Mais c'est un vrai défi...
Cette petite attraction a été mise au point par les théoriciens du nudging (du verbe anglais "to nudge" : "inciter, inviter à"). Pour ce qui concerne les urinoirs, on a observé que cet habile stratagème permet de faire environ 20% d'économie sur le nettoyage des toilettes. Parce qu'en visant la mouche, on vise mieux, et on arrose moins à côté... Puisque je vous le dis!
Cette théorie au départ économique est en train de s'étendre dans d'autres domaines, comme celui de la santé : mieux vaut inciter les gens à adopter des comportements favorables, que les forcer à quelque chose. Les effets de la contrainte sont, pour une part, et sans faire de jeu de mot facile, des effets contraires au résultat attendu. Plutôt que d'obliger les patients à des dépistages, des bilans, etc., mieux vaut - en tous les cas d'abord - leur montrer l'aspect plaisant d'un comportement qui les conduira à une meilleure santé : combien les fruits sont rafraichissants, combien les légumes sont savoureux, comme il est agréable de se désaltérer avec de la bonne eau fraîche! Evidemment, ce n'est pas gagné, et c'est une éducation de longue haleine. Mais elle s'avère, à terme, plus efficace.
Et si nous en faisions, aussi, une pédagogie évangélique?
Combien il est agréable de dire du bien des autres, plutôt que du mal?
Combien il est doux de vivre dans une fraternité où l'on essaie d'abord de s'entendre (c'est-à-dire, à la fois, de s'écouter et de se comprendre, fût-ce à demi-mots)?
Combien il est gratifiant  de s'essayer à la justice, à l'honnêteté, à la modestie dans la gestion de ses biens?
Et ainsi de suite...
Allez! Nudging pour tout le monde... même pour les femmes, qui n'auront pas eu la première expérience initiatique de la chose!

vendredi 17 février 2017

Silence

Je ne vais guère au cinéma. Je pourrais en prendre le temps, mais c'est l'un des beaux-arts avec lequel j'entretiens des liens complexes, quelquefois conflictuels : autant l'avouer, je ne comprends pas tout, surtout, je ne comprends pas les "ficelles du métier", et cela m'agace!
Pourtant, hier soir, je me suis laissé tenter par le dernier Scorsese : "Silence". Presque trois heures de toile...
Le sujet? La répression des chrétiens dans le Japon du XVIIème siècle, cent ans  à peu près après sa première évangélisation, sous l'impulsion de Saint François-Xavier. Les chrétiens, pour des motifs évidemment politiques, sont torturés et mis à mort. Certains prêtres - surtout des jésuites - ont renié la foi, non par lâcheté, mais parce qu'ainsi ils évitaient à leurs ouailles d'horribles persécutions.
Deux jésuites portugais veulent retrouver un père qui fut leur professeur et leur confesseur, car ils ne croient pas à la version officielle qui fait de lui un renégat. Ils s'embarquent, malgré les réticences de leurs supérieurs, et rejoignent cette terre d'îles, tant désirée, tant redoutée, aussi. Des communautés sont là, privées de prêtres depuis longtemps, et qui les accueillent, communautés de paysans, de villageois, qui n'ont sans doute pas tout compris du message du Christ, mais entendent lui rester fidèles. La venue des deux missionnaires réveille la foi de ces gens, et bien sûr les persécutions, les tortures, les assassinats : le pouvoir impérial ne saurait accepter une religion dissidente. L'un des deux prêtres est tué, sous les yeux de son confrère - à ce dernier, on finit par faire renier sa foi, pour que n'agonisent plus des chrétiens lentement torturés sous ses yeux.
Le tout, faut-il le dire, dans des paysages magnifiques, éclatants de sauvage beauté - la mer en furie et ses gris bleutés, les champs sous la pluie ou le soleil écrasant - la "photo", comme on dit, je crois, est à tomber!
Je ne pensais pas "tenir" - je l'ai dit, je n'ai pas la coutume des salles obscures. Mais le temps ne m'a pas semblé long. Je n'ai pas vibré à la terreur de la folie humaine, et de sa violence - non, je la connais et  rien ne m'effraie plus d'elle, qu'elle soit physique ou psychologique.
Non, j'ai vibré aux questions essentielles que pose le film de Scorsese à notre époque : la vraie liberté, et bien sûr, le silence de Dieu.
Car ce qui ressort de cette histoire - authentique - c'est la question de la liberté religieuse, d'abord, comme parangon de toute liberté. Je comprends mieux, au sortir de ce spectacle, que le Concile Vatican II en ait fait, surtout dans la Déclaration Dignitatis Humanae de 1965, une condition de toute liberté humaine véritable. La liberté de la presse, oui; la liberté d'association, d'accord; la liberté de mouvement, en effet. Mais la liberté de croire ce qu'on veut, comme on veut, si on veut - quel défi pour les Etats qui veulent rassembler - on les comprend! - et toujours utiliser le sentiment religieux (ou laïque, en ce sens, c'est le même!) pour le rassemblement en question. Quelle difficulté pour l'Etat, pour les Etats, de "tolérer" la pluralité religieuse - la tolérance n'est pas d'abord une vertu qu'il faut réclamer des religions, mais des Etats!
Et puis, bien sûr, le silence de Dieu. Car tout au long du film, devant les souffrances engendrées par la foi, par la situation de la foi, et puis par le reniement presque forcé des missionnaires, Dieu se tait. Est-ce un silence d'indifférence? De réprobation? Ou simplement la marque d'une pure et simple inexistence? (Mais le héros lui-même, à la fin, rejette cette interprétation trop vulgaire, au fond, et en tout cas trop rapide : "Dieu n'a jamais été absent, dit-il. Mais il s'est tu.") On est là au cœur de la foi chrétienne : le Dieu-Parole, le Verbe, est aussi et peut-être d'abord un Dieu qui se tait. Ou plutôt : sa Parole - son Verbe, son Fils incarné - n'a de pertinence qu'à partir de son silence. Entendre jusqu'au bout ce silence, et l'entendre comme une Parole qui permet la Parole, c'est vraiment le cœur de la foi, de la théologie et de la spiritualité des chrétiens.
Les "spirituels" dans l'Eglise sont ceux et celles qui ont compris cela - qu'ils aient été torturés pour leur foi ou non, au fond ils l'ont tous été, et de diverses façons, quelquefois dans l'agonie silencieuse des cloîtres et des monastères. Je songeais, hier soir, aux Dialogues des Carmélites, de Bernanos - la même histoire, évidemment.
Que Scorsese, un ancien séminariste sicilien, devenu l'un des plus grands réalisateurs de son temps, ait voulu "filmer" le silence de Dieu - et y soit parvenu, cela prouve combien il maîtrise son art.
Allez voir ce film.
Montrez-le à des jeunes, et parlez-en avec eux - ça vaudra mieux que d'aller voir des concerts où l'on chante à tue-tête que "l'on aime Jésus", mais sans savoir vraiment ce que ça veut dire (je n'ai rien contre, notez, mais tant qu'à faire de me déplacer pour du cinéma, j'aime autant celui de Silence.)

mardi 7 février 2017

L'abbé Mugnier

La petite grippe qui me tient cloîtré, crachotant et suant, me permet aussi de me replonger dans un vieux beau livre lu il y a cent ans : le Journal de l'abbé Mugnier. Etonnant bonhomme! L'abbé Arthur Mugnier  (1853-1944), prêtre du diocèse de Paris, fut vicaire dans diverses paroisses de la capitale française - dont Saint-Thomas-d'Aquin, où je fus moi-même "vicaire" pendant mon séjour parisien, entre 1984 et 1986, et je revois encore, dans la sacristie, la plaque de cuivre rappelant que là s'étaient rencontrés pour la première fois l'abbé Mugnier et l'écrivain Joris-Karl Huysmans. Il fut ensuite aumônier d'un couvent de religieuses, jusqu'à sa mort. Surtout, il fut, par les hasards de l'existence, projeté dans la vie intellectuelle et aristocratique du Paris de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. Sans jamais être un "prêtre mondain", mais simplement parce qu'on l'avait adopté dans une série de milieux où d'autres ecclésiastiques n'auraient guère été admis, il rencontra  un grand nombre d'écrivains : Anna de Noailles, Marthe Bibesco, Jean Cocteau, Colette, Paul Claudel, François Mauriac,  entre des dizaines d'autres, et bien sûr ma chère Marie Noël pour laquelle il fut une providence. Il était lié d'amitié à Marcel Proust, et vint bénir son corps le lendemain de son décès.
Son Journal, donc, me ravit : tenu entre 1879 et 1944, il rapporte avec beaucoup de précision et de fraîcheur les dîners et conversations de cet homme avec l'intelligentsia parisienne de l'époque. Le tout est en même temps d'une vivacité d'esprit extraordinaire et d'une bonté remarquable. Il passe tout, à tout le monde - sauf à ses supérieurs ecclésiastiques, qu'il trouve pour la plupart stupides, bornés et complètement fermés à la vie intellectuelle. Homme de paix, il s'indigne de voir les évêques  bénir, de chaque côté - catholique - le conflit de 14-18, et, pour des raisons bassement nationales, refuser d'écouter les appels à la paix du pauvre pape Benoît XV. "Comment, dit-il, peut-on se dire chrétien quand le principal souci consiste à massacrer le plus d'ennemis possible?" - il voit là, et à juste titre, une attitude parfaitement anti-évangélique. La guerre ne devrait servir, en dernier recours, qu'à se défendre contre une injuste agression - c'est ce qui lui semble plus légitime dans le conflit de 39, dont il ne verra pas la fin,  que dans ceux de 14-18 ou de 1870 : il a connu les trois!
Cet homme simple, toujours sobrement vêtu d'une pauvre soutane rapiécée, mais que certains de ses ennemis - il en eut - appelaient "saint Vincent de Poules" (à cause de ses fréquentations mondaines) pouvait aussi avoir le "mot" qui fait mouche, qui "pique là où il faut". Ainsi, à une dame de cette société qui lui confiait "se trouver, ma foi, encore assez jolie, malgré son âge, quand par hasard elle croisait un miroir" et qui demandait à l'abbé : "Est-ce un péché, monsieur l'abbé?", il aurait répondu : "Oh non, madame, ce n'est pas un péché. Mais c'est une erreur..."
C'est lui, surtout, donc, qui recommanda à Marie Noël de publier ses Notes Intimes - et comme il a bien fait!
Bref, la grippe a ses petits avantages. Elle permet de se replonger dans un autre monde - un autre, vraiment? Au fond, les passions sont les mêmes, les vains désirs de briller en société aussi, les rivalités superficielles, politiques ou autres, sont toujours au rendez-vous et l'on s'y épuise. Espérons qu'il reste, dans les "salons" contemporains de notre Europe, de temps en temps, l'un ou l'autre abbé Mugnier pour y promener son regard de bonté, son parapluie mal fermé, et sa bienveillance amusée - une forme admirable de bénédiction.

jeudi 2 février 2017

Nos amis Français, indécrottables bonapartistes...

Ah! Nos amis Français! Vraiment des amis, et plus que des amis, des frères. Et pourtant, que de différences entre nous...
Ainsi sont-ils restés indécrottablement bonapartistes. Je veux dire par là, et pour résumer, qu'ils sont redevenus, avec De Gaulle, attachés à un système où le Chef de l'Etat doit être une espèce de Messie-Sauveur, émanation directe du Peuple qui garantisse à la fois sa grandeur et sa permanence. Or, à y bien regarder, cela peut arriver... mettons une fois par siècle, et encore, à peu près : Napoléon en effet; son neveu beaucoup moins; et, au XXème siècle, bien sûr, De Gaulle. Prenez les successeurs de De Gaulle dans la Vème République : ce ne fut pas toujours brillant, pas toujours "messianique". Et pourtant, tous les sept ans autrefois, tous les cinq ans maintenant, les Français "y croient". Un tapage médiatique assourdissant accompagne la candidature, la pré-sélection, la sélection, l'élection du "Premier d'entre eux"; à chaque fois, c'est comme si on recréait le monde; à chaque fois, ils s'empressent, après quelques semaines, de taper à qui mieux mieux sur celui qu'ils viennent d'élire.
Cette année-ci, ils font plus fort : ils s'empressent de taper sur ceux qu'ils n'ont même pas encore élus! Et au total il apparaît que personne n'a vraiment les qualités, l'honnêteté, l'intelligence et le programme requis pour exercer la fonction salvatrice, ce qui est tout de même ennuyeux.
Dans la plupart des autres pays de l'Union Européenne, le Chef de l'Etat est soit choisi par de grands électeurs (en Allemagne, en Italie),  soit prédestiné à la fonction par sa seule naissance (dans les monarchies constitutionnelles, entre autres chez nous, ou aux Pays-Bas, dans les Pays Scandinaves, en Espagne, en Grande Bretagne, pays dont on peu difficilement contester le caractère démocratique des Institutions.) Evidemment, les Chefs d'Etat ont alors beaucoup moins de pouvoirs que s'ils étaient élus au suffrage universel, se contentant d'un rôle plus représentatif, certains diront même plus décoratif - De Gaulle ironisait : "Inaugurer les chrysanthèmes." Les choses vont-elles mieux dans les pays en question? Oh, pas toujours : le parlementarisme a aussi ses corruptions (nous en savons quelque chose chez nous), l'économie - mondialisée, qu'on le veuille ou non - y connaît les mêmes faiblesses que partout, avec à la clé les mêmes drames sociaux.
Mais on n'y refait pas le monde tous les cinq ans, en se persuadant  que "tout va changer demain".
Manque d'audace? Manque d'envergure? Sans doute : nos pays (du Nord de l'Europe) sont finalement de grosses machines bourgeoises trop souvent en manque d'idéal, au réalisme un peu plat. Nous rêvons peu, et mal.
Les Français, nos amis si proches, si nécessaires, indécrottables bonapartistes, empêtrés qu'ils sont pour le moment dans les contradictions de leur messianisme politique, nous invitent peut-être - nous le verrons dans les semaines et les mois qui viennent - à nous battre avec plus de décision pour "la liberté, l'égalité, la fraternité."  Ils ont toujours été un modèle pour l'Europe et pour le monde - et quelquefois, cela leur a monté à la tête et ils se sont indûment faits donneurs de leçons. Puissent-ils rester ce modèle que nous attendons, contraints aujourd'hui  à se dépêtrer humblement dans les apories de leur système électoral. Oui, nous l'espérons tous.  Car quand la France est grippée, l'Europe entière éternue...

samedi 28 janvier 2017

Mort de Myriam

J'apprends ce matin la mort - attendue - de Sœur Myriam, une religieuse carmélite que je connaissais et voyais pratiquement tous les mois depuis plus de quinze ans. Au milieu de beaucoup d'autres décès qui frappent en ce moment la communauté paroissiale d'Enghien-Silly, avec le départ de personnalités remarquables, celui de cette religieuse me peine particulièrement. J'aurai eu le privilège en effet de l'accompagner dans son itinéraire vers Dieu. On croit souvent que la vie contemplative est une vie facile, une vie tranquille parce que retirée du monde. Rien n'est plus faux. Ces femmes - ou ces hommes - qui ont choisi de consacrer tout à Dieu, de le chercher, lui avant tout, connaissent les affres terribles du doute, du manque, de la remise en question permanente de la foi, dans une brûlure d'autant plus vive qu'ils ont tout donné, tout risqué, pour cela même qui les tourmente. A l'extérieur : les récurrences d'une vie apparemment monotone. A l'intérieur : le feu. C'est que la vie religieuse, contemplative, n'est pas un long fleuve tranquille. Le monde qu'ils ont quitté, ces hommes et ces femmes l'ont au fond emporté avec eux, dans leur couvent. Ce que la plupart de nos contemporains pressentent sans avoir le temps ou les moyens de l'exprimer, ils le vivent : et c'est plus souvent l'absence de Dieu que sa présence. Je songe à leur propos au mot magnifique de la philosophe Simone Weil (dans La Pesanteur et la Grâce) : "Il faut vivre dans un désert. Car celui qu'il faut aimer est absent." Oui, il "faut" l'aimer : nos contemplatifs le savent bien, qu'ils ont été appelés à cela, pour cela, et qu'il n'y avait sans doute pas pour eux, étant sauve leur liberté, d'autre moyen de vivre, de vivre vraiment, que d'apprendre à aimer Dieu, "celui qu'il faut aimer." Et pourtant, très vite ils ont découvert que son absence au quotidien créait en eux un désert, une aridité où ne se manifestaient, de loin en loin, que quelques oasis. Dans ce désert était pour eux le lieu de la rencontre, de la communion invisible au désert de tant et tant d'autres, hommes et femmes anonymes, dont ils portaient ainsi le manque, le désir toujours inassouvi.
Et, en même temps, quelle admirable réalisation de soi - tout entière dans le don, dans l'apprentissage de cette humilité foncière qui est par delà l'éthique, qui est dans l'effacement et le retrait, dans le service de l'autre, dans la préoccupation quotidienne d'autrui et non de soi. Quelle humanité, mon Dieu, quel trésor d'humanité que cette humanité-là, ainsi traversée, ainsi vaincue, si j'ose dire.
Myriam, sous des dehors bien affirmés et réjouissants (elle était, pour l'extérieur, la joie de vivre) aura été la femme la plus humble que j'aie connue, le mystère humain le plus lumineux qu'il m'ait été donné d'approcher. Elle aurait rougi de ce que j'écris là, elle aurait protesté, aurait été confuse.
Mais quelquefois, il faut dire... la vérité. Oh, je ne la canonise pas, non, ce n'est ni mon rôle ni mon propos, mais je reste ébloui par la lumière intérieure - cette "obscure lumière", pour reprendre l'oxymore - qu'elle m'a fait l'honneur de partager si souvent. Et surtout si simplement, beaucoup plus simplement que ce que je viens d'en dire avec maladresse.
Qu'elle repose en Dieu, maintenant, puisqu'elle a passé ses jours et ses nuits à le chercher.

dimanche 22 janvier 2017

Dimanche "oecuménique" à Enghien avec le concours de l'Athénée

Dans l'Eglise d'Enghien, ce matin, s'étaient rassemblés des chrétiens de diverses confessions. A l'initiative des professeurs de religion catholique, protestante et orthodoxe de l'Athénée, les élèves de ces classes avaient en effet préparé une célébration commune pour dire leur souhait de voir les chrétiens, et plus largement les citoyens de bonne volonté, unis dans la volonté du service de tous - occasion aussi de relancer l'action des "îles de paix". L'homélie était assurée par le Pasteur d'Enghien, et la Préfète de l'Athénée, dans son mot de conclusion, a insisté sur la convergence entre des assemblées  de ce genre et les buts de l'enseignement en Communauté Wallonie-Bruxelles.
C'était je crois un moment neuf, un peu inattendu, et magnifique, de communion et de partage par delà des appartenances si souvent trop figées. Un vrai dimanche œcuménique...

mercredi 18 janvier 2017

"Bienheureux les pauvres..."

On me pardonnera de reproduire ici des extraits de la chronique que Raphaël Glucksmann, fils du regretté philosophe André Glucksmann, vient de publier dans la livraison de cette semaine de L'Obs (du 12 au 18 janvier 2017, p.10). Elle me semble, cette chronique, essentielle :

"Alors que la campagne présidentielle commence, auscultons notre société depuis ses marges. Ce sont toujours les ombres que nous expulsons hors de notre champ de vision qui disent le mieux ce que nous sommes. Dans nos rues et sur nos places, relégués dans de sinistres bidonvilles ou squattant des cabines téléphoniques hors d'âge, des milliers de miroirs nous renvoient une image si laide de nous-mêmes que nous refusons de les voir, préférant zapper leur existence, voire les blâmer pour leur dénuement. (...)
L'une des explications les plus simples et pourtant les plus justes des déboires actuels de nos démocraties (...) est à chercher dans la colonisation de l'esprit public par l'individualisme privé, un effacement des principes civiques qui conduit à l'atomisation sociale, à la mise à distance de l'autre, à la peur de ce qui n'est pas soi, à l'érection de murs et donc à la dislocation de l'espace républicain. Si l'on veut lutter contre la tentation autoritaire qui grandit, donnons un débouché politique aux milliers d'initiatives altruistes qui fleurissent dans nos pays, imposons la question des marges au centre des campagnes électorales (...) Le refus de s'habituer au dénuement des sans-rien qui errent parmi nous, voilà la véritable 'fermeté républicaine'. La chasse aux pauvres n'efface pas la misère, elle creuse notre tombe."

J'en connais un qui ne parlerait pas autrement : c'est le pape.
J'en connais d'autres qui feraient bien de lire ces lignes, si j'en crois les nouvelles de ces jours-ci concernant certains comportements d'élus locaux en Wallonie. Oh! Pas seulement de les lire, mais d'en tirer les conséquences...
On a le droit d'être riche et de s'enrichir, évidemment. Mais l'éthique première (je ne parle pas ici de foi chrétienne, mais d'une éthique basique, hors laquelle la vie devient impossible) consiste alors à faire servir cette richesse au bien-être de tous, et en particulier des plus démunis. Si un engagement politique et social conduit à un enrichissement stérile - qui ne sert qu'à soi, donc, ou qui ne sert à rien - alors il est gravement immoral.
"Bienheureux les pauvres, malheureux les riches" (Lc 6, 20. 24)!

lundi 16 janvier 2017

L'orgue, au service de l'église

On a commencé aujourd'hui le démontage des orgues d'Enghien - prématurément vieillies, devenues irréparables, elles devaient être remplacées et le Conseil de la Fabrique d'église a décidé d'acquérir le grand orgue Detlef Kleuker de la Neustädter Marienkirche à Bielefeld (Westphalie), magnifique instrument datant de 1970. C'est sans aucun doute un plus pour le patrimoine de l'église Saint-Nicolas et pour la Cité d'Arenberg tout entière, c'est un investissement rempli d'espérance dans le futur de la Ville d'Enghien, un futur indissociable de sa richesse culturelle, et notamment musicale. D'ici deux mois, environ, nous pourrons bénéficier de cette nouvelle merveille.
Une occasion peut-être de rappeler la fonction de l'orgue dans l'église, en évoquant ce mot admirable de la poétesse Marie Noël : "La musique, là où le son triomphe de n'avoir pas de sens." Ainsi la musique n'est-elle pas un ornement accessoire dans la liturgie, mais elle en est aussi le lien et la trame, qu'il s'agisse de la voix humaine ou de celle de tous les instruments qui enchantent - qui "font chanter" - nos oreilles et nos cœurs.
Parmi ces instruments, l'orgue occupe depuis longtemps en Occident une place privilégiée, avec une ambition qui recoupe exactement celle de l'Eglise célébrante : que l'Univers entier soit associé à sa prière. L'orgue, oui, veut résumer les voix du monde - certains imaginent même des voix d'ange! De ses voluptés sourdes à ses tonitruances, de ses alizés à ses orages, il déverse dans nos nefs les océans ou les ruisseaux de toutes les musiques. Les compositeurs ont tenté, et continuent de capturer ces sons innombrables, quelquefois même de les discipliner - on admire, chez Bach par exemple, pareille prouesse de dompteur. Les interprètes sont eux aussi des créateurs, car jouer, c'est non pas recueillir du sens déjà là, mais en créer à chaque fois qu'on ose toucher le clavier.
Nous nous réjouissons tous de ce surcroît de beauté dans notre église!

jeudi 5 janvier 2017

Un nouveau bienheureux à Enghien

Tous les morts sont intéressants, tous méritent notre respect et, plus encore, notre prière. Certains, toutefois, bouleversent plus que d'autres par leur vie et par leur départ même. Je tiens à dire combien me trouble  le décès subit de Roger, 56 ans, qui n'a jamais été un "proche" mais m'a si souvent  ému, dans sa posture, dans ses demandes, dans son "manque" assumé, manque de confiance en lui, manque d'amour, aussi...
Il est, comme on dit, "tombé mort" hier soir, et les efforts des secours pour le réanimer sont restés vains.
Je le reverrai toujours, debout dans l'église chaque samedi soir, comme peureux, osant à peine s'avancer, figure de l'humilité, de la pauvreté.
Je lui ai ouvert ma porte chaque fois qu'il l'a demandé et,  pourtant, je me reproche de ne pas l'avoir fait davantage. J'espère qu'il intercédera pour moi, afin que la Porte me soit ouverte quand nos rôles seront inversés. Car il est sans nul doute au nombre des bienheureux.

La théologie comme "inquiétude" du politique

Ceux et celles qui suivent un peu ce blog savent que je m'intéresse aux rapports toujours délicats entre théologie(s) et politique.
Entre deux positions extrêmes, également porteuses de mort (et je pèse mes mots), il nous faut sans cesse négocier et trouver un type de relations porteuses de vie.
Quelles sont les deux positions mortifères?
La première, qui existe dans bien des pays musulmans aujourd'hui, mais qui a existé longtemps chez nous dans les régimes dits "de chrétienté" (la France monarchique des Valois et surtout des Bourbons, le Saint-Empire Romain Germanique dans ses incarnations d'Autriche-Hongrie ou autres, l'Empire Britannique ou l'Empire Russe, par exemple, et tout cela il n'y a pas si longtemps), la première, donc, consiste à légitimer le pouvoir politique dans la sphère religieuse. "Dieu" - ou ce qui en tient lieu : le Parti Communiste, en ex-URSS, a pu pendant des décennies constituer une alternative athée à ce système - fonde les décisions sacrées du Régime. De cela, la Révolution Française nous a affranchis, et nous pouvons espérer vivre dans des régimes politiques (en particulier, la démocratie) qui ne va plus chercher de légitimation religieuse : cela s'appelle la "sécularisation" ou, plus communément, la "laïcité". C'est une évolution heureuse de nos pays - par pitié, protégeons-la.
La seconde, qui existe chez nous, consiste en la tentation, souvent dénoncée sur ce blog, de réduire la religion à un phénomène "privé", qui ne concernerait que le for interne de chaque citoyen et ne devrait pas connaître d'expression publique. C'est une bêtise monumentale, ignorante autant que faire se peut de ce qu'est la religion ou "le religieux" dans toute société humaine : évidemment, une expression publique (et non seulement privée, les deux ne se raccordant pas toujours facilement), de la sacralité qui habite et, probablement, distingue du reste des espèces animales, les grands primates que nous sommes. Certes, la religion ne doit s'imposer à aucune conscience privée, mais son expression est et, dans de multiples formes,  restera, publique. A vouloir, du reste, refouler l'expression publique du religieux, on le réactive - voir la Russie de Mr Poutine, devenue ultra-orthodoxe en réaction à des années d'étouffement répressif du religieux. Sanguis christianorum, semen christianorum, disait déjà le vieux Tertullien : "Le sang des chrétiens est une semence de chrétiens", autrement dit : "Plus vous en persécuterez, plus il en poussera."
Les hommes et femmes politiques, qui ne sont pas tous complètement idiots (ceci s'appelle une "litote", et signifie donc que la plupart sont très intelligents, je le signale au cas improbable où, me lisant, chose encore plus improbable, certains des hommes et femmes politiques en question n'auraient pas compris ou auraient pris cela au premier degré), les hommes et femmes politiques, donc, commencent à entrevoir cette donnée dans leur stratégie. Tenez : en France, Monsieur Fillon a sans doute gagné la primaire de la droite en partie grâce à l'affirmation de son appartenance chrétienne, et même catholique, ce qui a déstabilisé Monsieur Juppé, son principal concurrent - l'argument religieux était en effet neuf, on n'aurait pas osé le sortir il y a seulement dix ans.
Retour du religieux? Sans aucun doute : ceux qui pensent à une configuration uniquement  "privée" du religieux en sont pour leurs frais, chez nous et partout dans le monde (la plupart des conflits ont, au moins pour une part, ce genre de motivation aujourd'hui sur la terre.)  Mais comment nos démocraties peuvent-elles, ou même doivent-elles, alors, se préoccuper du religieux?
Question immense. Je lis sous la plume de Vincent Delecroix, professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris, et auteur d'un récent Apocalypse du politique (DDB), les réactions suivantes, recueillies dans une interview qu'il accorde à "L'Observateur" du 22 décembre 2016 au 4 janvier 2017. Pour lui, il convient d'accueillir le théologique (la "parole sur Dieu", au sens étymologique) comme une contestation toujours nécessaire du politique, surtout quand ce théologique est monothéiste (judaïsme, christianisme, islam), et voici pourquoi : "Le christianisme constitue un point de rupture dans la manière de penser le rapport du théologique au politique, puisqu'il invente l'idée de séparer les deux avant de les réarticuler. (...) Le chrétien, au nom de son dogme, refuse de considérer l'empereur comme faisant l'objet d'un culte. Les premières persécutions seront du reste motivées par ce point. D'un seul coup, donc, judaïsme et christianisme - mais c'est aussi le cas de l'islam - vont produire une fracture entre le religieux et le politique, contre laquelle ils ne vont cesser de lutter en même temps. C'est bien l'autre figure, cette fois-ci parfaitement révolutionnaire, du théologico-politique. C'est celle qui intéresse aujourd'hui des philosophes de la gauche radicale, comme Slavoj Zirek, Alain Badiou et Giorgio Agamben qui, à la suite de Walter Benjamin ou Ernst Bloch, utilisent le texte biblique et évangélique et, notamment, la parole de saint Paul, pour penser la politique moderne et la démocratie. C'est une voie étroite, mais c'est l'une des plus stimulantes aujourd'hui. (...) Ils (les politiques) ont à gauche des réflexes de repli sur le laïcisme jacobin, à droite des réflexes de repli identitaire catholique. Mais à aucun moment ils n'imaginent que les rapports entre religion et politique peuvent fonctionner autrement, ni comment les convictions religieuses peuvent non pas fonder le politique - parce que c'est le désastre assuré - mais 'inquiéter' le politique, au bon sens du terme." (pp. 113-114)

     "Inquiéter" le politique : voilà un rapport qui me plaît, un objet décisif de la théologie aujourd'hui. Au boulot, les théologiens!